Vance n’eut pas le temps de faire un geste. Matteo abattit la crosse de son arme lourde sur la nuque du chef de la sécurité, qui s’effondra lourdement sur le plancher en gémissant. Deux gardes fidèles à Matteo se jetèrent sur lui pour le menotter avec des serre-câbles en plastique noir.
Je m’avançai vers ma grand-mère. Chaque pas que je faisais sur le marbre brisait définitivement les liens de sang qui m’unissaient à cette femme. Elle avait été mon idole, mon mentor, le phare dans la tempête qui m’avait guidé à travers les intrigues corporatives les plus brutales. Tout n’avait été qu’une toile d’araignée tissée pour me garder sous sa domination absolue. Clara était trop pure, trop libre, trop déterminée à m’arracher à cette obscurité ; Helena l’avait donc rayée de la carte avec la méticulosité d’un général impitoyable.
— Pourquoi ? murmurai-je en m’arrêtant à quelques centimètres d’elle.
Son regard soutint le mien sans l’ombre d’un remords.
— Parce que tu es un D’Angelo, Roman. Et cette fille d’instituteur allait faire de toi un homme ordinaire. Elle voulait t’emmener vivre à la campagne, cultiver des vergers, abandonner le contrôle du port, de l’acier et des banques. Trois générations de sang et de sueur réduites à néant par les jérémiades d’une petite bourgeoise sentimentale ! Je t’ai sauvé, ingrat. Je t’ai préservé pour le trône que tes pères ont bâti.
— Tu m’as volé ma vie, crachai-je.
— Tu n’avais pas de vie en dehors de ce nom ! siffla-t-elle, son masque de distinction aristocratique tombant enfin pour révéler le visage décharné par la haine d’une despote aux abois. Regarde-toi ! Tu pleures pour un bébé en haillons et une folle qui bave dans un lit d’asile ! Tu n’es rien sans moi ! Rien !
Je me tournai vers le juge d’instruction fédéral, Stephen Morris, qui se tenait à trois mètres de là, blême comme un linge.
— Monsieur le juge, dis-je d’un ton d’une effroyable clarté. Vous avez entendu ces aveux. Vous avez le témoin sous vos yeux. Je vous demande de délivrer immédiatement un mandat d’arrêt pour enlèvement, séquestration, tentative de meurtre et association de malfaiteurs contre Helena D’Angelo et Vincent Vance.
Morris déglutit avec peine, jeta un coup d’œil à Helena, puis à la petite Sophie qui sanglotait doucement derrière Matteo.
— Le mandat est accordé, Roman. Je contacte le préfet de police et les forces spéciales immédiatement.
— Gardez-la sous surveillance ici même, ordonnai-je à Matteo. Qu’elle ne sorte pas de cette salle tant que les fourgons blindés ne sont pas là. Que toute la ville la voie sortir les fers aux poignets.
Je me retournai, ramassai Sophie dans mes bras et la serrai contre mon cou. Elle posa sa petite joue glacée contre ma gorge, ses larmes se mêlant à la sueur froide de ma peau.
— Papa ? murmura-t-elle. On va voir Maman ?
— Oui, mon ange, répondis-je, la gorge serrée. On va chercher Maman tout de suite.
Je sortis du palais sous une pluie battante sans même prendre le temps d’enfiler un manteau. Thomas Keller titubait derrière moi, soutenu par deux de mes hommes les plus fiables.
— Combien de temps pour rejoindre l’île Sainte-Agathe ? demandai-je en montant à l’arrière de mon SUV blindé.
— Deux heures par la route côtière jusqu’à l’embarcadère privé, puis vingt minutes de hors-bord, répondit le chauffeur en démarrant en trombe, les pneus crissant sur les graviers détrempés de l’allée d’honneur.
— Vous avez quarante-cinq minutes, dis-je d’une voix glaciale. Brûlez tous les feux. Écrasez les barrières s’il le faut.
Durant tout le trajet, Sophie ne lâcha pas ma chemise. Ses petits doigts sales étaient crispés avec une force désespérée sur le coton blanc. Je lui ôtai sa robe déchirée pour l’envelopper dans ma veste de smoking en cachemire, bien trop large pour elle, qui la recouvrait comme une couverture protectrice. Dans la boîte à gants, je trouvai une barre de céréales et une bouteille d’eau minérale. Elle mangea avec une avidité déchirante, avalant chaque miette comme si chaque bouchée pouvait être la dernière de son existence.
— Maman pleurait beaucoup, me dit-elle soudain en fixant la vitre embuée où défilaient les néons flous de la métropole.
Mon cœur manqua un battement.
— Tu as vu Maman récemment, Sophie ?
Elle secoua la tête.
— Non. Avant. Dans la grande maison blanche avant que le monsieur méchant ne m’emmène dans la cabane avec les bêtes. Maman chantait la chanson du petit bateau pour que je m’endorme. Mais après, les hommes en blanc sont venus. Ils lui ont piqué le bras avec une aiguille brillante. Maman s’est endormie par terre.
Mes mâchoires se serrèrent au point de menacer de briser mes dents. Si Helena avait été dans ce véhicule à cet instant, je ne savais pas si le peu d’humanité qu’il me restait aurait suffi à m’empêcher de poser mes mains autour de sa gorge.
À l’arrière du convoi, trois berlines noires remplies de mes hommes de confiance nous suivaient pare-chocs contre pare-chocs. La nouvelle de ce qui s’était passé au bal annuel s’était répandue comme une traînée de poudre sur les réseaux et les téléscripteurs financiers. Les cours des actions du conglomérat D’Angelo devaient déjà plonger dans les bourses asiatiques, mais pour la première fois de ma vie, je me moquais éperdument de voir s’effondrer des milliards de dollars de valorisation. L’or des D’Angelo était trempé dans le sang et la misère de ma propre famille ; qu’il brûle jusqu’au dernier centime.
Nous atteignîmes l’embarcadère privé de Port-Nouveau en quarante minutes d’une course effrénée à travers les virages glissants des falaises. La pluie s’était transformée en une tempête océanique furieuse. Les vagues noires de la baie se brisaient avec violence contre les piliers en béton du quai.
Un yacht rapide à double motorisation attendait, amarré à la hâte. Les marins, prévenus par radio par Matteo, avaient déjà mis les moteurs en chauffe. Le grondement sourd des douze cylindres diesel couvrait le sifflement du vent marin.