— Monsieur D’Angelo ! cria le capitaine par-dessus le vacarme des bourrasques en me voyant monter sur la passerelle avec la petite fille enveloppée dans ma veste. La mer est démontée ! La capitainerie a émis un avis de tempête de force 8 ! Aucun bateau n’est autorisé à quitter la rade !
— Larguez les amarres, ordonnai-je simplement en le fixant d’un regard qui ne souffrait aucune réplique. Ou je prends la barre moi-même et je vous jette par-dessus bord.
L’homme vit les trois SUV garés sur le quai et les douze hommes armés qui embarquaient derrière moi sans prononcer un mot. Il ravala sa peur et aboya des ordres à son équipage.
La traversée vers l’île Sainte-Agathe fut une épreuve d’une violence inouïe. Le navire plongeait dans des creux de quatre mètres, frappant les crêtes d’écume dans des chocs métalliques assourdissants. Assis sur la banquette en cuir du salon de pont, je maintenais Sophie fermement contre mon poitrail pour lui épargner les secousses. Elle avait fermé les yeux, épuisée, bercée malgré elle par les battements sourds et réguliers de mon cœur.
À l’horizon, à travers les vitres ruisselantes balayées par les essuie-glaces frénétiques, les contours sombres de l’île commencèrent à se découper contre la nuit d’encre. Sainte-Agathe n’était qu’un rocher escarpé et boisé, isolé des routes maritimes principales, sur lequel se dressait un ancien manoir du XIXe siècle transformé en clinique privée ultra-sécurisée. L’endroit parfait pour cacher les honteux secrets des grandes dynasties de la côte : héritiers dégénérés, vieillards séniles dépossédés de leurs biens, ou épouses trop curieuses déclarées folles par des médecins corrompus.
Le bateau accosta brutalement contre le ponton de bois renforcé de la crique sud. Deux vigiles en ciré noir, alertés par le vrombissement des moteurs, coururent vers l’embarcadère en brandissant des lampes torches étanches de forte puissance.
— Propriété privée ! Éloignez-vous immédiatement ou nous ouvrons le feu ! hurla le premier en pointant une arme de poing.
Mes hommes n’attendirent pas d’autre sommation. Deux détonations étouffées par des silencieux claquèrent dans la nuit venteuse. Les deux vigiles s’effondrèrent sur les planches mouillées, neutralisés par des tirs précis aux jambes.
Je sautai sur le ponton en portant Sophie. L’air était saturé de sel et d’humidité glaciale.
— Keller ! criai-je. Où se trouve le pavillon principal ?
L’homme, trempé jusqu’aux os, désigna du doigt un escalier taillé à même la roche qui montait vers les hauteurs de la falaise, au bout duquel brillait une faible lueur jaune à travers la brume marine.
— L’aile est. Le sous-sol sécurisé, monsieur. C’est là qu’ils gardent les cas “spéciaux”. La porte est blindée avec un code numérique. Seul le directeur médical, le docteur Moreau, possède la combinaison maîtresse.
— Alors trouvons Moreau, dis-je en amorçant la montée des marches glissantes.
Nous atteignîmes les grilles de fer forgé de la clinique en moins de cinq minutes. Les hommes de Matteo brisèrent la serrure à l’aide d’un bélier portatif et s’engouffrèrent dans le vestibule immaculé de l’établissement.
L’intérieur contrastait violemment avec la tempête extérieure : une odeur étouffante d’éther, de désinfectant chloré et de cire synthétique régnait dans ces couloirs silencieux. Les murs étaient peints d’un vert pâle lugubre, éclairés par des tubes fluorescents qui bourdonnaient sourdement. Deux infirmières de nuit poussèrent des cris d’effroi en voyant surgir une douzaine d’hommes trempés, armés jusqu’aux dents, guidés par un colosse en smoking déchiré tenant une petite fille sale contre son torse.
Un homme chauve d’une cinquantaine d’années, portant une blouse blanche brodée à son nom et des lunettes cerclées d’or, sortit en trombe de son bureau au fond du hall.
— Qu’est-ce que cela signifie ? hurla-t-il avec arrogance. Vous êtes ici dans un établissement psychiatrique privé sous juridiction…
Je m’avançai si vite qu’il n’eut pas le temps de reculer. De ma main libre, je l’attrapai par le col de sa blouse, le soulevai de terre et le projetai contre le panneau d’affichage en liège, faisant voler des dizaines de notes de service.
— Docteur Moreau, murmurai-je d’une voix qui fit trembler les carreaux de ses lunettes. Je suis Roman D’Angelo.
L’arrogance de l’homme s’évapora instantanément. Son teint devint plus livide que le marbre du hall de bal que j’avais quitté deux heures plus tôt.
— M-Monsieur D’Angelo… Je… je ne m’attendais pas à votre visite à cette heure…
— La clé du sous-sol de l’aile est. Tout de suite. Ou je te jette depuis le haut de la falaise dans les brisants en contrebas, et je brûle cet asile avec toi à l’intérieur.
Moreau n’hésita pas une seconde. La réputation de notre famille n’était plus à faire, et il comprenait parfaitement que l’homme qui se tenait devant lui n’avait plus rien à perdre. Tremblant comme une feuille, il sortit un pass magnétique et un trousseau de clés plates de la poche de son pantalon.
— Prenez l’ascenseur de service jusqu’au niveau moins deux, balbutia-t-il. Chambre 204. Par pitié, monsieur D’Angelo, je n’ai fait qu’obéir aux directives de madame votre grand-mère ! Elle finançait l’intégralité de nos recherches pharmacologiques ! J’avais des ordres stricts pour maintenir la patiente dans un état de sédition contrôlée…
Je lui assénai un coup de tête sec et précis qui le laissa inconscient sur le carrelage.
— Gardez-le au chaud pour la police fédérale, dis-je à deux de mes hommes.
Nous nous engouffrâmes dans l’ascenseur de service métallique. Sophie s’était éveillée complètement, regardant les portes d’acier avec de grands yeux écarquillés. Elle semblait reconnaître le lieu, car tout son petit corps se raidit contre moi.
— C’est là que Maman dort ? demanda-t-elle tout bas.
— Oui, Sophie. C’est ici.
Le niveau moins deux était un couloir aveugle, taillé directement dans la roche humide de l’île. L’odeur d’enfermement y était presque insoutenable. Des portes de cellules en métal lourd, dépourvues de poignées extérieures et seulement percées d’un judas grillagé, se succédaient à intervalles réguliers.
Je courus le long du couloir jusqu’à la plaque indiquant “204”.