Ma main tremblait en glissant le pass magnétique dans le lecteur mural. Le voyant passa du rouge au vert avec un déclic mécanique sonore. Je tournai la lourde clé en laiton dans la serrure centrale et poussai le battant de métal.

La pièce était plongée dans une demi-obscurité glauque, éclairée uniquement par une veilleuse bleue au ras du sol.

Au centre de la cellule, sanglée à un lit d’hôpital par des courroies de cuir aux poignets et aux chevilles, reposait une silhouette d’une maigreur effrayante. Ses longs cheveux châtains, jadis si brillants et soyeux, étaient emmêlés et ternes, étalés sur un oreiller de toile brute. Une perfusion intraveineuse coulait goutte à goutte dans le dos de sa main gauche tuméfiée par les piqûres répétées.

— Clara… murmurai-je, le souffle coupé.

À l’entente de ce prénom, la femme sur le lit bougea très lentement la tête. Ses paupières papillotèrent, luttant contre les sédatifs lourds qui embrumaient son cerveau depuis des mois. Ses yeux, d’un vert d’eau si pur, se posèrent d’abord sur le plafond, puis dérivèrent vers la porte ouverte.

Elle me vit.

Elle crut sans doute à une nouvelle hallucination provoquée par les drogues chimiques qu’on lui injectait de force chaque matin, car une larme silencieuse roula le long de sa joue creusée.

— Roman… murmura-t-elle d’une voix brisée, presque inaudible, qui me déchira l’âme. Encore toi… Pourquoi viens-tu toujours dans mes songes me faire souffrir ? Va-t’en… Laisse-moi mourir en paix…

Je posai Sophie par terre.

L’enfant fit deux pas mal assurés sur le lino froid, puis s’arrêta au pied du lit médicalisé.

— Maman ? dit-elle de sa petite voix claire.

Clara se figea. Une secousse électrique sembla traverser son corps décharné. Ses yeux s’écarquillèrent démesurément. Le brouillard chimique qui emprisonnait son esprit se dissipa sous la force brute de l’instinct maternel.

— Sophie… ? Non… Mon Dieu, non, c’est impossible… Sophie ?

— Maman !

La petite fille se jeta contre le rebord du lit en tendant ses petits bras potelés.

Je m’abattis sur les sangles de cuir, sortant mon couteau de poche pour trancher les lanières épaisses qui retenaient les membres de mon épouse. Dès qu’elle fut libre, Clara s’arracha au matelas avec une énergie désespérée que son corps squelettique ne semblait pas pouvoir contenir. Elle enroula ses bras émaciés autour de Sophie, enfouissant son visage dans les cheveux blonds et sales de sa fille, poussant un hurlement de douleur, de joie et de délivrance qui fit trembler les murs de béton de la cellule.

— Mon bébé… Mon bébé d’amour… Tu es vivante… Tu es vivante !

Je m’agenouillai auprès d’elles, entourant leurs deux corps de mes bras puissants. Clara leva son visage baigné de larmes vers le mien. Ses doigts décharnés effleurèrent ma mâchoire, mes lèvres, mes tempes, cherchant la confirmation physique que je n’étais pas une chimère.

— Tu es venu, Roman… Elle m’avait dit que tu l’avais laissée faire… Elle m’avait dit que tu m’avais remplacée, que tu voulais une épouse digne de ton nom…

— Elle a menti, Clara. Elle a menti sur toute la ligne. Je n’ai jamais cessé de vous chercher. Je n’ai jamais cessé de t’aimer. C’est fini maintenant. Le cauchemar est terminé.

Les sirènes de police commencèrent à retentir au loin, résonnant à travers les falaises de l’île. Les vedettes des garde-côtes et les hélicoptères de la gendarmerie fédérale, dépêchés par le juge Morris, encerclaient désormais Sainte-Agathe. Les projecteurs puissants des forces d’intervention balayaient les fenêtres de la clinique, déchirant la nuit de faisceaux blancs et protecteurs.

Je pris Clara dans mes bras. Elle était si légère qu’elle semblait n’être plus faite que de plumes et de souvenirs. Sophie s’accrocha à mon pantalon d’une main et à la chemise d’hôpital de sa mère de l’autre, refusant catégoriquement de rompre le contact physique qui nous liait tous les trois.

Nous remontâmes vers la lumière.

Lorsque nous franchîmes les portes extérieures de la clinique, la pluie avait enfin cessé de tomber. À l’est, au-dessus de l’horizon océanique apaisé, les premières lueurs de l’aube commençaient à teinter le ciel d’un rose pâle et d’or pur. Des dizaines d’agents fédéraux en gilet pare-balles avaient déjà investi les lieux, escortant le personnel médical menotté vers les navires des autorités.

Un médecin urgentiste de la police maritime se précipita vers nous avec une civière et des couvertures thermiques en aluminium doré.

— Monsieur D’Angelo, nous devons prendre votre épouse en charge immédiatement. Elle souffre d’une déshydratation sévère et d’une intoxication médicamenteuse chronique.

Clara resserra sa prise sur mon cou, la panique reprenant le dessus dans ses pupilles dilatées.

— Ne me laisse pas, Roman… Je t’en supplie, ne me laisse plus jamais…

— Je ne te quitte pas, Clara. Plus jamais de ma vie entière.

Je montai moi-même à bord de l’hélicoptère médicalisé avec Sophie blottie sur mes genoux et la main de Clara fermement verrouillée dans la mienne. Alors que les pales de l’appareil fendaient l’air matinal pour nous emmener vers le centre hospitalier universitaire de la capitale, je regardai par le hublot les contours sombres du rocher de Sainte-Agathe s’effacer dans la brume.

Le monde des D’Angelo s’était écroulé en l’espace d’une nuit.

Les semaines qui suivirent furent un séisme sans précédent pour la ville. Le procès d’Helena D’Angelo devint l’affaire judiciaire la plus médiatisée de l’histoire moderne du pays. Les preuves accumulées dans les coffres secrets de Vincent Vance, les relevés financiers de la clinique Sainte-Agathe et le témoignage accablant de Thomas Keller ne laissèrent aucune échappatoire à la matriarche.

Le jour de sa condamnation à la réclusion criminelle à perpétuité sans possibilité de libération conditionnelle, je me rendis au tribunal pour la regarder une dernière fois. Elle était assise dans le box des accusés, privée de ses parures de diamants, vêtue d’un uniforme pénitentiaire gris terne qui soulignait son grand âge et sa décrépitude physique. Lorsque le président du tribunal prononça la sentence, elle tourna la tête vers moi, espérant sans doute trouver dans mon regard un éclair de compassion ou une lueur de regret filial.