Elara resserra la veste sur ses épaules. Elle sentait encore la chaleur corporelle de Julian imprégner le tissu.
« Va voir Clara », répondit-elle doucement, la gorge nouée. « C’est elle qui a besoin de toi maintenant. Moi… je survis toujours. »
Chapitre 6 – La Nuit des Vérités
À quatre heures du matin, la tempête s’était enfin calmée, laissant place à une brume épaisse et spectrale qui enveloppait les jardins du manoir.
Les gyrophares bleus des véhicules de la gendarmerie et de la police judiciaire balayaient les façades de pierre de reflets saccadés. Marc, menotté et encadré par deux officiers de la brigade criminelle, avait été escorté hors du bâtiment sous les regards horrifiés et avides des invités enfin libérés de leur confinement. Les experts en balistique et en police scientifique avaient relevé les empreintes sur la boîte de disjoncteurs, analysé les résidus d’huile sur les marches et scellé le mouchoir en soie dans un sachet plastique pour pièces à conviction. Le dossier était accablant. Marc ne verrait plus la lumière du jour avant de longues décennies.
Dans l’aile médicale, un miracle fragile venait d’avoir lieu.
Le docteur Mercier ouvrit la porte avec un sourire las mais sincèrement soulagé. Julian, assis sur une chaise en bois dans le couloir depuis trois heures sans avoir bougé d’un pouce, leva la tête.
« Elle est réveillée », annonça le médecin. « Les contractions se sont arrêtées. Le rythme cardiaque du bébé est redevenu régulier et vigoureux. Ils vont s’en sortir tous les deux, Julian. Votre fils est un combattant. »
Julian laissa tomber son front dans ses paumes ouvertes. Ses épaules furent secouées par un bref tremblement silencieux, évacuant l’angoisse dévastatrice qui l’avait rongé depuis le premier éclat de verre brisé dans la grande salle.
Il entra dans la chambre d’un pas hésitant, presque craintif. Clara reposait au milieu des draps blancs, pâle mais les yeux ouverts, lucides. Lorsque Julian s’assit au bord du matelas et prit sa main frêle entre les siennes, elle esquissa un faible sourire.
« J’ai cru… que j’avais tout détruit », murmura-t-elle d’une voix brisée par l’épuisement.
« Ne dis rien », souffla Julian en embrassant tendrement ses doigts. « Vous êtes en sécurité. Tous les deux. C’est fini. Marc ne vous fera plus jamais de mal. »
Clara tourna lentement la tête vers la porte entrouverte. Dans l’encadrement, se tenant discrètement en retrait pour ne pas troubler l’intimité du couple, se trouvait Elara. Sa robe était froissée, ses cheveux en désordre, mais son port de tête avait retrouvé cette fierté inaltérable qui la caractérisait.
« Elara… » murmura Clara.
Elara hésita, puis s’avança de quelques pas dans la clarté tamisée de la chambre.
« Clara, je suis tellement soulagée… » commença-t-elle.
« Julian m’a raconté », l’interrompit doucement la jeune femme alitée. « Il m’a dit que sans vous… sans votre courage pour affronter Marc sur ce palier… la vérité n’aurait jamais éclaté. J’aurais passé ma vie à vous soupçonner, et ce monstre serait resté parmi nous. Vous avez sauvé mon fils. »
Clara tendit sa main libre vers elle. Elara la regarda un instant avec émotion, puis la saisit doucement. Entre ces deux femmes que tout aurait dû opposer — l’ancienne fiancée trahie et la jeune épouse comblée —, un pacte silencieux, forgé dans la terreur et le sang évité, venait de naître. Un respect mutuel, pur de toute jalousie mesquine.
« Prenez soin de lui », dit simplement Elara en jetant un regard bref à Julian. « Et prenez soin de vous. »
Elle relâcha la main de Clara, adressa un léger hochement de tête respectueux et fit demi-tour pour quitter la pièce.
Julian se leva pour la suivre.
Chapitre 7 – L’Aube Nouvelle
Il la rattrapa au bas du grand escalier de marbre. Les techniciens de scène et les nettoyeurs s’affairaient déjà à effacer les stigmates de la nuit : les bris de verre avaient été balayés, les rubans jaunes de scène de crime retirés. Mais la marque de l’angoisse resterait à jamais gravée dans la mémoire des pierres.
« Elara, attends », appela Julian.
Elle s’arrêta au centre du hall, là même où quelques heures plus tôt, le corps de Clara avait failli briser l’avenir des Belmont. Elle se retourna lentement. Les premières lueurs de l’aube perçaient à travers les vitraux orientaux, peignant le sol de nuances d’ambre, de rose et d’azur.
« Tu n’as pas besoin de me remercier, Julian », dit-elle calmement. « Je l’ai fait pour la vérité. Et peut-être aussi… pour me libérer définitivement de cette maison. »
Julian la contempla avec une intensité troublante. L’homme puissant, dominateur, sûr de son bon droit et de son autorité suprême semblait désarmé devant elle.
« Je sais le mal que je t’ai fait en rompant nos fiançailles l’année dernière », avoua-t-il, la voix altérée par un regret sincère. « J’ai cru agir par devoir familial, par raison dynastique… et j’ai été aveugle à la loyauté extraordinaire que tu as toujours eue pour moi. Tu avais toutes les raisons du monde de rester spectatrice, de me laisser sombrer dans le piège de Marc. Pourquoi m’avoir sauvé ? »
Elara esquissa un sourire mélancolique, teinté d’une élégance suprême.
« Parce que t’aimer autrefois m’a appris qui j’étais, Julian. Mais te pardonner ce matin m’apprend qui je veux être. Je ne serai jamais l’ombre aigrie qui hante les couloirs de ton passé. Je mérite bien mieux que la vengeance. »
Elle retira la veste de smoking qui reposait encore sur ses épaules et la lui tendit avec grâce. Julian la reçut machinalement, les doigts frôlant les siens une dernière fois. Il n’y avait plus d’amour passionnel entre eux, plus de désir brûlant ; seulement la paix sacrée de deux âmes qui referment enfin un livre trop lourd pour être relu.
« Que vas-tu faire maintenant ? » demanda-t-il doucement.
« Partir », répondit-elle en regardant vers les hautes portes enfin grandes ouvertes sur le parc embrumé. « Prendre le premier train pour Florence. Recommencer à peindre. Vivre ma vie, loin des masques, des mensonges et des complots de salon. »