Il fit un pas menaçant vers elle, froissant le mouchoir souillé dans son poing.
« Dans trois semaines, Julian aura trente-cinq ans. Clara était à un mois du terme. Si ce bâtard venait au monde, j’étais ruiné. Les créanciers de Monaco menaçaient de me briser les genoux d’ici la fin du mois. J’avais besoin que cette grossesse s’arrête. Et le destin m’a offert un cadeau magnifique : ta présence, Elara. Ton amertume légendaire. Tout le monde savait que tu avais juré de faire payer à Julian son abandon. Qui d’autre que l’amante éconduite aurait pu vouloir précipiter la nouvelle comtesse dans l’escalier ? »
« Tu es un monstre », cracha-t-elle, dégoûtée jusqu’à la nausée. « Julian va savoir. La police saura. »
« Julian ne saura rien du tout », répliqua Marc avec une douceur venimeuse. « Parce que tu ne redescendras jamais vivante de ce palier. Tout le monde pensera que, prise de remords ou paniquée à l’idée d’aller en prison pour tentative de meurtre, la pauvre Elara s’est jetée par la balustrade. »
En un éclair, Marc bondit en avant. Ses mains gantées cherchèrent la gorge d’Elara.
Elle n’eut pas le temps de crier. Son instinct de survie prit le dessus : elle esquiva le premier assaut sur la droite, mais le tissu lourd de sa robe la ralentit. Marc la saisit brutalement par l’épaule et la projeta contre la rambarde de pierre sculptée. Le marbre glacé lui coupa le souffle. En contrebas, le vide du hall béait comme un abîme. Une chute de douze mètres sur les dalles brutes.
« Lâche-moi ! » suffoqua-t-elle en se débattant frénétiquement. Elle tenta de lui enfoncer ses ongles dans les yeux, mais il para le coup avec son avant-bras, appuyant de tout son poids pour la basculer par-dessus la balustrade.
Le pied d’Elara glissa. Son buste bascula en arrière dans le vide. Le vertige s’empara d’elle tandis que ses mains cherchaient désespérément une prise sur le manteau de Marc.
« Meurs en silence, Elara », siffla Marc entre ses dents serrées.
Soudain, une main puissante comme un étau d’acier s’abattit sur le col de Marc, le tirant violemment en arrière. Le demi-frère poussa un cri d’étranglement alors qu’il était projeté sur les dalles du palier avec une violence inouïe.
Elara glissa, prête à chuter dans le gouffre, mais deux bras robustes la saisirent fermement sous les aisselles et la hissèrent d’un coup sec sur la sécurité du marbre.
Elle s’effondra contre le torse de son sauveur, tremblant de tous ses membres, haletant comme une biche échappée aux chiens.
Julian la maintenait contre lui. Ses yeux n’étaient plus froids ; ils étaient embrasés d’une fureur cosmique.
Chapitre 5 – Le Jugement dans la Pénombre
Julian avait tout entendu.
Inquiet des incohérences du témoignage des invités et rongé par un doute lancinant après avoir vu la détresse sincère dans les yeux d’Elara, il était monté par l’escalier de service pour fouiller le palier. Il était arrivé juste à temps pour assister aux aveux sordides de son propre sang.
Marc gisait au sol, groggy, du sang coulant de sa lèvre éclatée. Il leva les yeux vers son aîné et lut dans son regard son arrêt de mort.
« Julian… écoute-moi… ce n’est pas ce que tu crois… elle ment, elle m’a attaqué… » bafouilla Marc en rampant à reculons vers le mur.
Julian ne répondit pas immédiatement. Il prit le temps de vérifier qu’Elara tenait debout, posant doucement sa veste de smoking sur ses épaules frissonnantes. Ce geste, empreint d’une tendresse qu’elle croyait morte depuis des années, lui déchira le cœur.
Puis, Julian s’avança lentement vers Marc. Chaque pas résonnait sur le sol comme le glas d’un condamné.
« Tu as touché à ma femme », dit Julian d’une voix sourde, presque inaudible, qui fit trembler les fondations mêmes de la pièce. « Tu as tenté d’assassiner mon enfant à naître. Et tu as voulu faire porter le chapeau à la femme qui a partagé toute ma jeunesse. »
« Nous sommes frères ! » hurla Marc, acculé contre la plinthe de chêne. « Tu as tout eu ! Le domaine, la fortune, le nom ! Et moi je n’ai eu que tes miettes ! Tu m’as toujours méprisé ! »
« Je t’ai protégé de tes propres vices pendant dix ans », répliqua Julian en s’accroupissant devant lui. D’un geste vif et dédaigneux, il ramassa le mouchoir imbibé d’huile que Marc avait laissé tomber. « J’ai payé tes dettes de jeu à Paris, à Londres, à Macao. J’ai étouffé tes scandales. Mais ce soir, Marc, tu as franchi la seule ligne dont on ne revient jamais. »
Marc vit le mouchoir dans la main de Julian. Comprenant que la preuve matérielle de son forfait était scellée, il tenta un geste désespéré. Sa main plongea dans sa poche pour en sortir un couteau de poche à cran d’arrêt. La lame jaillit avec un déclic sinistre.
« Julian, attention ! » cria Elara.
Mais Julian n’avait pas attendu l’avertissement. Formé dès son plus jeune âge au combat rapproché par les meilleurs instructeurs militaires de la famille, il bloqua le poignet armé de Marc d’un coup sec de la paume, tordit l’articulation jusqu’à faire craquer les cartilages, et arracha l’arme qui alla rouler au loin. Dans le même mouvement, il envoya son poing droit s’écraser contre la mâchoire de Marc.
Le jeune homme s’effondra lourdement sur le côté, assommé pour le compte.
Julian resta immobile un instant au-dessus du corps inerte de son demi-frère, respirant lourdement. Puis, sans un mot, il se tourna vers Elara.
Leurs regards se croisèrent dans la pénombre du couloir. Il n’y avait plus d’orgueil, plus de rancune, plus de faux-semblants. Seulement la vérité nue, douloureuse et réparatrice.
« Pardonne-moi », murmura Julian. Le mot semblait lui déchirer la gorge, tant cet homme n’avait jamais demandé pardon à quiconque de toute son existence. « J’ai douté de toi. La panique… la terreur de tout perdre… m’a rendu aveugle. »