Elara se tenait pétrifiée au sommet de l’escalier à double révolution. Son cœur cognait furieusement contre ses côtes, un oiseau captif qui menaçait de briser sa cage d’os. Sous ses yeux gantés de velours noir, l’impensable venait de se produire.

Clara avait dévalé la pente vertigineuse des marches de pierre, projetée dans le vide comme une poupée de chiffon vêtue de satin pourpre. Du bas du hall, brisant l’inertie horrifiée des convives, Julian s’était élancé en avant. Son visage, d’ordinaire si impassible et aristocratique, n’était plus qu’un masque déformé par l’effroi pur. Ignorant la coupe de son costume sur mesure, il s’était jeté à genoux sur la dernière marche pour amortir l’impact fatal.

Le choc résonna dans le dôme comme un coup de tonnerre feutré. Julian poussa un grognement rauque lorsque le corps de Clara s’écrasa lourdement contre son torse. Sans se soucier de sa propre douleur, sans prêter attention au bruit sourd de ses genoux heurtant la pierre, il enroula ses bras protecteurs autour du ventre arrondi de sa jeune épouse enceinte.

« Clara ! » hurla-t-il, la voix déchirée d’une détresse animale.

Clara étouffa un sanglot convulsif. Sa peau avait pris la teinte livide de la craie, ses lèvres tremblaient sous un voile de sueur glacée. Ses petits doigts crispés agrippèrent convulsivement le revers de la veste de Julian.

« À l’aide… pitié, à l’aide… » balbutia-t-elle dans un souffle ténu, presque inaudible, avant de s’effondrer inconsciente dans ses bras.

Julian leva alors les yeux. Son regard, brûlant d’une haine sauvage et d’une stupeur sans fond, traversa la pénombre pour venir transpercer Elara. Elle n’avait pas bougé d’un millimètre. Debout sur le palier supérieur, les bras ballants, elle ressemblait à un spectre surgi des tentures cramoisies.

« Fermez toutes les issues ! » aboya Julian d’une voix qui fit trembler les verres de cristal sur les buffets. « Que personne ne quitte ce manoir ! Qu’on appelle un médecin immédiatement ! »

Les lourdes portes de chêne sculpté claquèrent sous l’ordre des gardes de sécurité. Le cliquetis des serrures résonna comme une sentence de mort.

Chapitre 2 – L’Étau d’Acier

Dans les salons privés de l’aile ouest, l’atmosphère empestait l’éther, le sang chaud et le parfum capiteux des femmes terrifiées. Les invités, retenus de force dans la grande galerie des miroirs, murmuraient entre eux derrière leurs loups de dentelle et leurs masques d’or. La haute société se délectait du scandale tout en tremblant pour sa propre réputation.

Le docteur Mercier, le médecin personnel des Belmont, sortit de la chambre d’invités improvisée en infirmerie. Son visage ridé portait les stigmates d’une tension extrême. Julian, qui marchait de long en large comme un prédateur en cage, s’arrêta net devant lui. Ses mains étaient maculées de poussière de marbre et de sang séché.

« Parlez, Mercier », ordonna-t-il, le timbre sourd mais vibrant d’une fureur contenue.

« Votre femme est hors de danger immédiat, monsieur le comte », déclara le vieil homme en essuyant ses lunettes d’un geste hésitant. « Elle a subi une violente commotion et des contusions sévères le long de la hanche. Mais… pour l’enfant… les quarante-huit prochaines heures seront décisives. Le placenta a subi un traumatisme. Tout dépendra de sa capacité à absorber le choc sans déclencher un travail prématuré. »

Julian ferma les yeux un court instant, expirant l’air vicié qui brûlait ses poumons. Lorsqu’il les rouvrit, toute trace d’humanité avait disparu de son regard gris acier.

« Où est Elara ? »

« On l’a conduite dans le petit salon d’attente, sous la garde de Vincent », murmura Mercier en baissant les yeux. « Julian… soyez prudent. Vous la connaissez depuis l’enfance. Elara ne ferait jamais… »

« Je ne connais personne, Mercier », trancha Julian avant de tourner les talons.

Dans le petit salon aux boiseries sombres, Elara était assise sur une bergère en velours émeraude. Elle avait ôté son masque de plumes d’argent, le laissant choir sur le tapis persan. Ses joues étaient baignées de larmes, ses lèvres mordues jusqu’au sang. Quand la double porte s’ouvrit avec fracas, elle sursauta, posant une main tremblante sur sa gorge.

Julian entra, fermant la porte derrière lui d’un geste sec. Il ne s’assit pas. Il se planta devant elle, dominant sa silhouette fragile de toute sa stature.

« Pourquoi, Elara ? » demanda-t-il, d’une voix si basse qu’elle semblait venir du fond d’un gouffre.

« Julian, écoute-moi… par pitié, écoute-moi… » supplia-t-elle, les yeux embués de panique. « Je ne l’ai pas touchée. Je n’ai rien fait ! »

« Tu étais juste derrière elle. Lorsque les lumières ont vacillé, deux témoins t’ont vue lever la main vers son dos. Et deux secondes plus tard, Clara chutait. Clara, qui porte mon héritier. La femme que tu as juré de haïr le jour où je l’ai épousée. »

« C’est faux ! » cria Elara en se levant brusquement, brisant sa posture brisée pour faire face à l’injustice de l’accusation. « Oui, j’ai souffert quand tu as rompu nos fiançailles ! Oui, ton mariage m’a anéantie ! Mais je ne suis pas un monstre, Julian ! J’ai vu quelqu’un d’autre… il y avait une ombre derrière les rideaux du palier ! Clara a crié avant même que je n’arrive à son niveau. Elle a glissé, ou on l’a poussée, mais ce n’était pas moi ! »

Julian fit un pas de plus, envahissant son espace vital. L’odeur familière de son eau de toilette boisée se mêlait à présent à la puanteur métallique de l’angoisse.

« Personne d’autre ne se trouvait en haut de cette volée de marches », murmura-t-il avec une cruauté glaciale. « Le concierge a verrouillé l’accès aux combles depuis midi. Les caméras du palier supérieur… curieusement, leurs câbles ont été sectionnés il y a tout juste une heure. Tu étais la seule maîtresse des lieux avant l’arrivée des invités. Tu connaissais le tableau électrique. Tu savais où frapper. »