« Tu me crois réellement capable de tuer un enfant innocent ? » haleta-t-elle, les larmes coulant sans retenue le long de ses joues pâles. « Regarde-moi, Julian ! Regarde mes yeux ! Est-ce là le visage d’une meurtrière ? »

Julian la fixa intensément. Pendant une fraction de seconde, une fissure sembla fendre son masque d’inflexibilité. Dix ans de souvenirs communs, de serments murmurés dans les jardins d’été, de complicité silencieuse vacillèrent dans son regard. Mais l’image de Clara étendue au bas des marches, ensanglantée et brisée, reprit aussitôt le dessus.

« Tu resteras enfermée dans cette pièce jusqu’à ce que la police arrive », dit-il froidement en se détournant. « Si mon enfant meurt cette nuit, Elara, aucune loi, aucune fortune familiale ne pourra te sauver de ce que je te ferai. »

La porte claqua. Le verrou tourna avec un son métallique et sans appel. Elara s’effondra à genoux sur le parquet ciré, enfouissant son visage entre ses mains.

Chapitre 3 – Les Ombres du Palier

À l’extérieur du manoir, une pluie diluvienne s’était mise à battre contre les hautes fenêtres à croisillons. Les rafales de vent faisaient gémir les vieilles charpentes. Enfermée dans le petit salon, Elara refusa de se laisser détruire par la terreur. Les paroles de Julian résonnaient encore dans son esprit, empoisonnées de soupçon, mais une certitude demeurait : si elle attendait passivement l’arrivée de la police, elle serait désignée comme la coupable idéale. Quelqu’un avait méticuleusement orchestré cette chute pour la détruire en même temps que Clara.

Elle s’approcha de la fenêtre. La cour d’honneur était surveillée par deux vigiles en imperméables noirs, leurs silhouettes massives éclairées par les phares des véhicules de sécurité. Impossible de fuir par là.

Elle se tourna vers la cheminée monumentale sculptée dans le calcaire. Enfant, lorsqu’elle venait jouer au manoir avec Julian et son demi-frère Marc, ils utilisaient les passages secrets de service qui reliaient les anciennes ailes des domestiques. Une petite porte dérobée, dissimulée derrière une tapisserie représentant Diane chasseresse, devait toujours exister.

Tâtonnant derrière la laine rêche du tissu séculaire, ses doigts heurtèrent une moulure mobile. Elle appuya fermement. Un grincement sourd se fit entendre, et un pan de boiserie pivota vers l’intérieur, révélant un boyau étroit et obscur d’où s’échappait une odeur de plâtre et de poussière rance.

Sans hésiter, Elara releva les pans de sa robe de bal déchirée et s’engouffra dans les ténèbres.

Elle progressa à tâtons, guidée uniquement par sa mémoire tactile, frôlant les murs de briques froides. Le conduit grimpait en pente douce, contournant la cage de l’escalier d’honneur. Quelques minutes plus tard, elle atteignit une grille d’aération en fer forgé donnant directement sur le palier supérieur, le lieu exact du drame.

Elle s’agenouilla et colla son regard contre les entrelacs de métal noir.

Le palier était désert, baigné dans une pénombre crépusculaire. Pourtant, un détail attira immédiatement son attention. À l’endroit précis où Clara avait amorcé sa chute, au pied de la lourde draperie de velours grenat, une lueur fugitive brillait sous le faisceau d’une applique murale.

Elara poussa doucement la grille, qui céda dans un gémissement étouffé par le fracas du tonnerre extérieur. Elle se glissa sur le palier avec l’agilité d’une panthère traquée.

Elle s’approcha prudemment du sommet des marches. Sur le marbre, une fine traînée translucide scintillait. Elara s’accroupit et effleura la surface du bout de l’index. Ce n’était ni de l’eau ni de la cire de bougie. La texture était visqueuse, presque imperceptible à l’œil nu, mais affreusement glissante : une huile minérale industrielle à séchage retardé.

Quelqu’un avait délibérément enduit le bord de la dernière marche. Clara n’avait pas seulement trébuché ; elle avait été condamnée à tomber dès l’instant où son talon avait effleuré cette pierre.

Soudain, un bruit de pas étouffé retentit au bout du couloir des chambres d’amis.

Elara retint sa respiration et se jeta derrière l’épaisse draperie grenat. Son cœur tambourinait si fort qu’elle craignait qu’on ne l’entende.

Une silhouette masculine émergea de l’ombre. L’homme portait le masque traditionnel de la noblesse vénitienne, le Bauta blanc immaculé, dissimulant l’intégralité de ses traits. Mais sa démarche était reconnaissable entre mille : souple, nonchalante, avec un léger balancement de l’épaule gauche dû à une vieille blessure d’équitation.

Marc. Le demi-frère cadet de Julian.

Marc s’arrêta au bord des marches. Il sortit de la poche intérieure de son smoking un mouchoir de soie blanche et se pencha pour essuyer consciencieusement la pellicule d’huile sur le marbre. Il travaillait avec une précision chirurgicale, effaçant toute trace du piège mécanique.

« Tu arrives un peu tard pour nettoyer ton crime », murmura une voix glaciale derrière lui.

Marc sursauta violemment, manquant lui-même de basculer dans le vide. Il pivota vivement, le mouchoir froissé dans sa main tremblante.

Elara sortit de l’ombre des rideaux, le regard flamboyant d’une colère lucide.

« C’était toi », dit-elle, la voix vibrante d’un mépris absolu. « Tu as coupé les caméras. Tu as huilé la marche. Tu savais que Clara devait descendre la première pour ouvrir le bal avec Julian. »

Marc retira lentement son masque. Son visage d’ordinaire charmant et jovial était défiguré par une grimace de haine froide. Un sourire sardonique étira ses lèvres fines.

« Ma chère Elara… toujours aussi perspicace. Mais comme d’habitude, totalement incapable de mesurer l’ampleur de l’échiquier. »

Chapitre 4 – Le Poison de la Rancune

« Pourquoi Clara ? » exigea Elara, avançant d’un pas pour lui bloquer l’accès au couloir. « Elle ne t’a jamais rien fait ! Cet enfant n’a rien demandé ! »

Marc laissa échapper un rire bref, sans joie, qui résonna lugubrement contre les voûtes.

« Cet enfant ? Cet enfant allait sceller mon arrêt de mort financière ! Tu crois que Julian est un saint ? Tu crois que cette famille est un modèle de vertu ? Mon père m’a laissé des miettes, des broutilles, tandis que Julian régnait sur l’empire Belmont. La seule clause du testament qui pouvait me permettre de récupérer la gérance des domaines viticoles et des holdings suisses stipulait que si Julian n’avait pas d’héritier direct avant son trente-cinquième anniversaire, le contrôle revenait à la branche cadette. C’est-à-dire à moi. »