Dans le salon, Éléonore venait d’éteindre sa musique, le teint soudain livide en entendant le fracas à l’étage. Elle n’avait pas prévu que Julien se réveillerait si vite, ni qu’il défoncerait une porte. Quand elle vit surgir l’architecte, le visage déformé par une terreur sauvage, portant le corps inerte de sa fille bleue, elle recula d’un bond, la bouche entrouverte.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? feignit-elle de bégayer, cherchant à composer une mine apeurée. J’étais juste en train de…
— Où sont ses médicaments ?! Elle ne respire plus ! Où est la Ventoline, bordel de merde ?!
— Je… je ne sais pas, balbutia-t-elle, perdant pied face au regard meurtrier de Julien. Elle… elle l’avait dans sa chambre !
— Tu as fermé la porte à clé ! Tu as ouvert la fenêtre en plein gel ! Tu as essayé de la tuer ?!
— Non ! C’est faux ! Elle voulait de l’air ! J’ai juste voulu aérer !
En gesticulant pour se défendre, la main d’Éléonore heurta le dossier du fauteuil. Du tissu soyeux de sa poche de kimono glissèrent deux objets qui tombèrent sur le tapis persan avec un bruit mat : la petite clé dorée de la chambre, et le cylindre bleu de l’inhalateur de secours.
Le silence qui tomba sur la pièce fut plus lourd qu’une dalle funéraire.
Julien baissa les yeux vers le sol. Il vit la clé. Il vit le médicament.
Il leva la tête vers Éléonore. Dans son regard ne résidait plus la moindre étincelle de l’homme qu’elle avait connu. Ce n’était ni de la déception, ni de la tristesse : c’était une haine absolue, primale, inextinguible. L’illusion était pulvérisée. Le voile s’était déchiré pour révéler le monstre d’égoïsme qui avait partagé sa couche.
Julien ne prononça pas un seul mot. Il s’accroupit, ramassa l’inhalateur, secoua la cartouche d’un geste machinal et l’enfonça entre les lèvres bleuies de Zoé, administrant deux bouffées d’urgence tout en comprimant légèrement son thorax pour stimuler l’inhalation. Puis, d’une main, sans jamais quitter Éléonore des yeux, il composa le 15 sur son smartphone posé sur le meuble de l’entrée.
— Samu ? 14 allée des Vignes, Saint-Cloud. Urgence vitale absolue. Enfant de sept ans, détresse respiratoire aiguë, cardiopathie congénitale, arrêt imminent. Dépêchez-vous.
Pendant les douze minutes les plus longues de sa vie, Julien ne prêta plus aucune attention à la femme qui se tenait devant lui. Agenouillé sur le tapis, il pratiqua le bouche-à-bouche pédiatrique, insufflant son propre souffle dans les poumons récalcitrants de sa fille, massant doucement son petit cœur fatigué, pleurant sans bruit, les larmes coulant sur les joues glacées de Zoé.
Éléonore, prostrée contre la baie vitrée, réalisait l’ampleur du désastre. Elle tenta de s’approcher :
— Julien… écoute-moi… ce n’est pas ce que tu crois, j’ai voulu la ranger pour qu’elle ne prenne pas trop de doses… Julien, regarde-moi !
Julien ne tourna même pas la tête vers elle. Sa voix, lorsqu’il parla, sortit d’outre-tombe, glacée comme un couperet :
— Si tu fais un pas de plus vers elle, je te jure sur la tombe de Claire que je te tue de mes mains. Prends tes affaires et disparais de ma vue avant que la police n’arrive. Parce que quand le Samu sera là, je porterai plainte pour tentative de meurtre avec préméditation sur mineure vulnérable.
Le mot « police » claqua comme un fouet. La vanité d’Éléonore laissa place à une panique viscérale. Elle vit la froide détermination de l’homme et comprit qu’aucune manipulation, aucune larme de crocodile ne pourrait jamais réparer l’abîme qu’elle venait d’ouvrir. Elle réalisa qu’elle risquait la cour d’assises, la fin de sa carrière prestigieuse, le déshonneur public.
Les sirènes hurlantes des motards du Smur et de l’ambulance de réanimation retentirent au bout de l’allée des Vignes.
Saisie par la terreur des conséquences pénales, Éléonore ne monta même pas chercher ses bagages. Elle attrapa son sac à main, ses clés de voiture sur la console de l’entrée, ouvrit la porte d’entrée à la volée et s’enfuit sous le déluge battant, ses escarpins claquant frénétiquement sur les pavés trempés avant de démarrer en trombe dans un crissement de pneus déchirant.
Quelques secondes plus tard, la porte s’ouvrait à nouveau pour laisser entrer quatre secouristes en combinaison rouge, équipés de moniteurs de réanimation et de bouteilles d’oxygène médical.
— Nous prenons le relais, monsieur ! Écartez-vous, laissez-nous faire !
Julien recula contre le mur, tremblant de tout son être, les yeux fixés sur les gestes rapides et précis des urgentistes : la pose d’une canule, l’oxygène à haut débit, le tracé oscillant sur le scope cardiaque qui s’affolait, puis, miraculeusement, après l’injection d’adrénaline en aérosol, le premier vrai sanglot déchirant de Zoé.
L’enfant respirait.
Le médecin urgentiste se releva, le front perlé de sueur, et regarda Julien avec gravité :
— C’était moins d’une minute, monsieur. Votre réactivité et les gestes de premiers secours lui ont sauvé la vie. Nous l’emmenons en réanimation pédiatrique à Necker pour la stabiliser. Vous venez avec nous dans l’ambulance.
Julien hocha la tête, essuyant ses larmes de la manche de son pull froissé. En passant le seuil de sa maison escorté par les soignants, il jeta un dernier regard vers le salon. Le silence était retombé sur la villa des Vignes. Mais ce n’était plus le silence pesant et vicié de ces derniers mois. C’était le silence d’une coquille vide débarrassée de son parasite.
Trois jours plus tard, la lumière pâle du matin baignait une chambre individuelle du service pédiatrique de l’hôpital Necker à Paris.
Zoé était assise au milieu des coussins blancs, perfusée au bras gauche mais les joues à nouveau roses, savourant une compote de pommes avec l’appétit féroce de ceux qui reviennent de très loin. Près d’elle, le lieutenant de police chargé de l’enquête préliminaire refermait son calepin après avoir recueilli la déposition détaillée de Julien et fait constater les photographies de la porte fracassée et les relevés d’empreintes digitales sur la clé et l’inhalateur. La justice suivait son cours, inexorable et impitoyable : une information judiciaire pour mise en danger délibérée de la vie d’autrui et non-assistance à personne en péril venait d’être ouverte contre Éléonore par le parquet de Nanterre, assortie d’un contrôle judiciaire strict avec interdiction d’approcher de l’enfant et de la commune de Saint-Cloud.