Éléonore s’approcha, le visage transfiguré par une colère sourde qui balayait son habituelle élégance théâtrale.

— C’est toujours elle, Julien. Toujours ! Chaque fois que nous devons vivre un moment capital, chaque fois que j’ai besoin que tu sois là pour moi, pour nous, comme un homme à mes côtés, il y a un drame opportun. Une poussée dentaire, une chute dans l’escalier, une crise d’asthme ! Elle sent quand ton attention m’appartient, et elle te manipule. Et toi, tu plonges, par pure culpabilité morbide envers sa mère !

— Tais-toi ! tonna Julien, frappant la table du plat de la main. Ne mêle pas Claire à cela, et ne parle pas de Zoé comme d’une intrigante ! C’est une enfant malade, bon sang ! Tu t’entends parler ?

Éléonore recula d’un pas, non par peur, mais pour réajuster son masque. Elle laissa couler une larme savamment dosée, baissant les yeux avec une moue d’injustice déchirante.

— Je veux juste exister dans cette maison, murmura-t-elle d’un ton brisé. Je voulais juste qu’une seule fois… une seule fois dans ta vie, tu me choisisses, moi. Pas le passé. Pas les angoisses perpétuelles. Moi. L’amour, Julien, c’est choisir l’autre. Si je passe toujours après tout le reste, qu’est-ce que je fais ici ?

— Tu ne passes pas après, Éléonore, soupira Julien, soudain épuisé, passant ses mains sur son visage. Mais l’urgence vitale passe avant le prestige social. Si tu n’es pas capable de comprendre cela, nous avons un problème bien plus profond qu’un simple billet de gala.

Elle ne répondit pas. Elle tourna les talons avec raideur et monta dans sa chambre d’amis — où elle dormait parfois lorsqu’elle prétendait avoir besoin de calme pour ses dossiers urgents. Le bruit sec du verrou qui claquait résonna comme un coup de feu dans la cage d’escalier.

Julien passa la nuit sur le fauteuil à bascule dans la chambre de Zoé. Toutes les deux heures, il vérifiait sa température, lui faisait boire quelques gorgées d’eau tiède, mesurait son taux de saturation en oxygène avec le petit oxymètre de pouls à pince. Vers quatre heures du matin, la fièvre chuta enfin à 38,1 °C. Le visage de l’enfant s’apaisa, son souffle devint plus profond, plus régulier. Rincé de fatigue mais soulagé, Julien s’endormit la tête appuyée contre le matelas de sa fille.

Le samedi matin s’ouvrit sous un ciel de plomb.

Lorsqu’il descendit vers huit heures, Éléonore était déjà dans la cuisine. Elle avait préparé du café frais et disposé des toasts dorés sur le plateau. Son attitude avait radicalement changé : plus d’éclats de voix, plus d’amertume apparente. Elle portait un kimono de soie sombre, les cheveux noués avec grâce, un doux sourire repentant sur les lèvres.

— Julien, dit-elle doucement en lui tendant une tasse fumante. Je te demande pardon pour mes emportements d’hier soir. J’ai été égoïste. La pression de mon travail, l’envie de te voir briller… tout s’est mélangé dans ma tête. Tu es un père admirable. Zoé a de la chance.

Julien la regarda, désarçonné par ce revirement. Le soulagement chassa sa méfiance. « Merci, Éléonore. C’est… c’est dur pour tout le monde, je le sais. »

— J’ai réfléchi, reprit-elle en s’asseyant en face de lui. Si tu ne vas pas au gala, je n’irai pas non plus. Je refuse de m’afficher sans toi. Mais pour aujourd’hui, laisse-moi t’aider. Tu n’as pas dormi trois heures d’affilée. Monte te coucher dans notre chambre, dors jusqu’en début d’après-midi. Je reste auprès de Zoé. Je lui lirai des livres, je lui donnerai son sirop à midi. Tu peux me faire confiance, Julien. Laisse-moi prouver que j’ai ma place dans son cœur aussi.

Les mots étaient d’une douceur vénéneuse, calibrés avec une précision chirurgicale pour désarmer ses scrupules. Julien hésita. La fatigue martelait ses tempes comme un tambour de guerre. Il avait besoin de lucidité pour les jours à venir. Et au fond de lui, une part de naïveté espérait encore que le lien entre sa compagne et sa fille puisse enfin se tisser dans la sollicitude.

— Tu as le carnet sur le guéridon, dit-il d’une voix rauque. La dose de corticoïde est de cinq millilitres. Pas un de plus. Et l’antibiotique à midi pile. Si elle respire mal, tu me réveilles immédiatement. Tu n’attends pas une minute.

— Évidemment, mon amour. Va te reposer. Je gère tout.

Julien monta à l’étage supérieur, s’allongea sur le grand lit et sombra presque instantanément dans un sommeil noir, lourd de plomb.

Dès que la porte de la chambre parentale se fut refermée et que les craquements du parquet eurent cessé, l’expression d’Éléonore se mua en un masque d’une froideur spectrale. Elle vida sa tasse d’un trait, monta à pas de loup jusqu’au premier étage et pénétra dans la chambre de l’enfant.

Zoé était réveillée, assise contre ses oreillers, dessinant des papillons aux ailes asymétriques sur un carnet de croquis. Quand elle vit Éléonore entrer seule, son corps frêle se recroquevilla imperceptiblement contre le dossier du lit.

— Où est papa ? demanda la fillette d’une petite voix enrouée.

— Ton père dort, Zoé. Il est épuisé à cause de toi. Complètement vidé, répondit Éléonore, sans un mot de réconfort, restant debout au milieu de la pièce.

Elle s’approcha du guéridon où étaient alignés les flacons de médicaments, l’oxymètre et l’inhalateur de secours de Zoé — le modèle spécifique prescrit par l’hôpital pédiatrique Necker, contenant une formule d’urgence bronchodilatatrice puissante que Julien gardait toujours à portée de main.

Éléonore saisit l’inhalateur. Ses yeux balayèrent la pièce. Dans son esprit, un plan monstrueux dans sa simplicité prenait corps. Elle ne voulait pas tuer l’enfant ; dans sa folie narcissique, elle ne se voyait pas comme une criminelle. Elle voulait simplement créer une crise maîtrisée mais spectaculaire, une détresse qui prouverait que la maison n’était pas un endroit sûr, que la santé de Zoé était un gouffre sans fond réclamant un internement en institut spécialisé ou un placement en internat de repos en Suisse — une idée qu’elle avait déjà subtilement insinuée lors de déjeuners avec Julien. Si l’enfant était éloignée pour sa propre convalescence, Julien reviendrait entièrement à elle.