Elle glissa l’inhalateur dans la poche profonde de son kimono. Puis, elle prit le flacon de sirop expectorant, l’ouvrit au-dessus du lavabo de la petite salle de bains attenante, et en versa les trois quarts dans la bonde avant de refermer le flacon à moitié vide.
— Éléonore ? appela Zoé depuis son lit, sentant que quelque chose d’anormal se tramait. J’ai soif. Et j’ai un peu froid aux pieds.
La jeune femme revint dans la chambre, les yeux brillants d’une intensité malsaine.
— Tu as froid ? C’est parce que l’air est confiné ici, décréta-t-elle. Les microbes stagnent. Le docteur a dit qu’il fallait aérer à fond.
Avant que la petite fille ne puisse protester, Éléonore poussa l’espagnolette de la grande fenêtre à double battant et l’ouvrit en grand.
Dehors, le vent de novembre soufflait en rafales glacées, rabattant une pluie fine et pénétrante directement dans la pièce. L’air polaire s’engouffra, faisant voleter les dessins de Zoé sur le parquet ciré et claquer la porte de la penderie. La température chuta brutalement en quelques secondes.
— Couvre-toi avec ta couverture si tu as froid, lança Éléonore d’une voix sèche. Je descends ranger le salon. Ne fais pas de bruit, ton père a besoin de silence.
Elle quitta la pièce, prenant soin de fermer la porte de la chambre à clé de l’extérieur. Le clic métallique du pêne qui s’engageait dans la gâche résonna dans le couloir désert. Éléonore glissa la petite clé dorée dans sa poche, à côté de l’inhalateur confisqué.
En bas, elle s’installa sur le canapé, alluma sa tablette et se mit à feuilleter nonchalamment des catalogues de joaillerie en écoutant un concerto de piano, le volume réglé juste assez haut pour masquer les bruits légers de l’étage.
Dans la chambre glaciale, l’enfer commença pour Zoé.
Le courant d’air humide et glacial frappa ses bronches hyper-réactives avec la violence d’une lame. L’enfant tenta de se lever pour refermer la fenêtre, mais ses jambes engourdies par la fièvre fléchirent. Elle tomba à genoux sur le parquet glacé. La panique s’empara d’elle. Chaque inspiration devint une déchirure, un sifflement rauque, comme si de la poussière de verre remplissait ses poumons.
— Papa… murmura-t-elle, la voix brisée par un spasme de toux incontrôlable.
Elle rampa vers la table de chevet, cherchant son inhalateur. Rien. La boîte était vide. La fiole n’y était plus.
Zoé se traîna jusqu’à la porte. Elle attrapa la poignée en laiton de ses petites mains tremblantes et la secoua de toutes ses forces. La porte résista. Bloquée. Verrouillée.
— Papa ! Au secours ! Papa !
Mais au deuxième étage, derrière l’épaisse porte en chêne massif de la suite parentale, Julien, terrassé par l’épuisement des nuits précédentes, n’entendait rien d’autre que le bruit sourd de la pluie battante sur les tuiles du toit.
Zoé s’effondra contre le bas de la porte. Ses lèvres commençaient à prendre une teinte bleuâtre inquiétante. Le manque d’oxygène embrumait sa vue. Dans un dernier élan d’instinct de survie, elle se souvint du jouet que son père lui avait offert pour son anniversaire : une veilleuse sonore connectée en forme d’ourson, dotée d’une fonction d’interphone d’urgence qu’ils utilisaient quand elle faisait des cauchemars. L’ourson était resté posé sur la commode, de l’autre côté de la pièce.
Rampant sur le sol gelé, luttant contre l’asphyxie qui lui broyait la poitrine, l’enfant atteignit le meuble. Elle tira sur le fil d’alimentation, faisant basculer l’ourson qui tomba lourdement sur le tapis. De ses petits doigts bleuissants, elle pressa avec désespoir le gros bouton rouge situé sous le ventre de la peluche en plastique.
Au deuxième étage, sur la table de chevet de Julien, le récepteur jumelé se mit à émettre une série de bips stridents, suivis d’un son terrifiant : le râle d’un enfant qui étouffe, entrecoupé de sanglots asphyxiés.
Julien fut arraché à son sommeil comme par une décharge électrique. Il se redressa d’un bond, le cœur battant à tout rompre, les tempes battantes. Il fixa le moniteur qui crépitait :
— …pa… pa… j’arrive… plus… ouvre…
Julien bondit hors du lit en chaussettes, dévala les marches de l’escalier quatre à quatre, manquant de trébucher dans le virage. Arrivé sur le palier du premier étage, il se jeta contre la porte de la chambre de Zoé.
La poignée refusa de descendre. La porte était verrouillée de l’extérieur.
Un frisson d’horreur pure lui traversa l’échine. Jamais, au grand jamais, cette porte n’était fermée à clé.
— Zoé ! Zoé, tu m’entends ?! hurla-t-il en tambourinant contre le bois avec ses poings.
— Papa… la fenêtre… froid… j’ai mal… gémit la petite voix derrière le panneau.
Julien ne chercha pas à comprendre. Reculant de trois pas d’élan, il projeta toute la masse de son corps et son épaule contre la serrure. Le chambranle craqua. Une seconde charge, d’une violence désespérée, fit voler le bois en éclats. La porte s’ouvrit avec fracas.
Le spectacle qui l’attendait lui glaça le sang : la pièce était une glacière balayée par la tourmente hivernale, les rideaux claquant furieusement dans le vent, et au sol, recroquevillée en chien de fusil près de la commode, sa fille, cyanosée, tremblante de la tête aux pieds, les yeux révulsés luttant pour aspirer un filet d’air.
— Mon Dieu, Zoé !
Julien se précipita, referma la fenêtre d’un coup rageur qui manqua de briser le carreau, puis souleva sa fille dans ses bras. Elle était froide comme le marbre. Il la serra contre son torse chaud, cherchant frénétiquement des yeux l’inhalateur sur la table de nuit.
Rien. La trousse médicale était vide.
— Où est la Ventoline ?! Où est ton spray ?! criait-il, au bord de la panique.
Zoé ne pouvait plus parler. Elle désigna d’un doigt tremblant le couloir avant que sa tête ne bascule en arrière, perdant connaissance dans ses bras.
Julien s’élança dans l’escalier, l’enfant inanimée serrée contre lui, dévalant vers le rez-de-chaussée en poussant un hurlement guttural qui fit trembler les murs de la maison :
— ÉLÉONORE !