La pluie fine de novembre fouettait les grandes baies vitrées de la villa des Vignes, perchée sur les hauteurs boisées de Saint-Cloud. Dans le salon aux boiseries sombres et aux canapés de lin écru, l’odeur de la cire d’abeille et du thé à la bergamote flottait d’ordinaire comme un rempart contre le tumulte du monde extérieur. Mais ce vendredi soir, l’air semblait chargé d’électricité statique, épais, suffocant.
Julien se tenait debout près de la cheminée où crépitait un feu vigoureux, une tasse à la main qu’il ne buvait pas. À quarante-deux ans, cet architecte réputé portait encore sur son visage les traces d’une jeunesse lumineuse, mais les ridules autour de ses tempes racontaient une autre histoire : le deuil précoce de son épouse Claire, emportée par une leucémie foudroyante quatre ans plus tôt, et la charge solitaire d’élever leur fille, Zoé. Zoé, aujourd’hui âgée de sept ans, était une enfant aux boucles d’or pâle, au regard d’eau vive, mais d’une fragilité d’oiseau blessé. Née avec une malformation cardiaque modérée et une réactivité bronchique sévère, chaque crise asthmatique et chaque choc émotionnel prenaient chez elle des allures d’urgence vitale. Pour Julien, le souffle régulier de Zoé endormie était l’unique boussole de son existence.
Puis, il y avait eu Éléonore.
Elle était entrée dans sa vie quatorze mois auparavant, lors d’un vernissage dans une galerie du Marais. Éléonore, trente-quatre ans, directrice des relations publiques pour un grand groupe cosmétique, était un soleil noir : une silhouette impeccable, des yeux noisette d’une acuité troublante, un rire argenté qui savait combler les silences les plus douloureux. Elle avait semblé comprendre sa peine, respecter ses silences, applaudir sa dévotion de père. « C’est magnifique de voir un homme aimer autant son enfant », murmurait-elle alors en lui caressant la joue.
Mais l’illusion du velours dissimulait mal la trame de fer. Dès l’instant où Éléonore avait emménagé à la villa au printemps, l’espace s’était imperceptiblement resserré autour de Zoé.
Ce n’était rien de fracassant au début. Une remarque sur une peluche oubliée sur le sofa d’un ton mi-amusé mi-agacé : « Chéri, notre salon commence à ressembler à une garderie municipale. » Puis, le changement progressif des rituels : le conte du soir que Julien devait écourter pour partager un verre de vin rouge sur la terrasse, car « un couple qui ne se consacre pas de temps est un couple qui meurt ». Julien, assoiffé de tendresse et tenaillé par la culpabilité d’avoir fait porter le deuil à sa maison si longtemps, cédait pouce par pouce. Il croyait bâtir une famille recomposée ; il creusait sans le savoir le lit d’une guerre souterraine.
Pour Éléonore, aimer n’était pas un partage : c’était un plébiscite perpétuel. Être seconde n’était pas une place acceptable. Et dans cette demeure bourgeoise, la mémoire vivante d’une défunte et l’omniprésence d’une petite fille malade représentaient deux trônes qu’elle n’avait pas conquis.
Ce vendredi-là marquait la veille du gala annuel de la Fondation d’Architecture, l’événement le plus prestigieux de l’année pour Julien. Il devait y recevoir le Grand Prix de la Réhabilitation Urbaine. Pour Éléonore, c’était l’occasion de paraître en reine à son bras, sous les flashs des photographes, devant le gratin parisien. Tout était orchestré : la robe de soie émeraude sur mesure, la suite réservée au palace de la place Vendôme pour la nuit après la fête, la promesse d’un week-end entier loin de la banlieue, loin de la maison, loin des souvenirs.
Mais à dix-sept heures, l’école avait appelé.
Zoé avait fait un pic de fièvre à 39,4 °C, accompagné d’une toux sifflante qui ne cédait pas aux premières inhalations de Ventoline. Julien s’était précipité pour la chercher, laissant en plan ses rendez-vous d’agence. Le médecin de famille, le vieux docteur Mercier, s’était déplacé en début de soirée. Son diagnostic était mesuré mais ferme : « Une bronchite bactérienne surinfectée, Julien. Avec son terrain cardiaque et son asthme, cela demande une vigilance constante pendant quarante-huit heures. Elle a besoin de repos absolu, d’antibiotiques toutes les six heures et de séances d’inhalation. Ne la quittez pas des yeux. »
À l’étage, dans sa chambre aux murs peints d’un ciel bleu constellé d’étoiles phosphorées, Zoé grelottait sous sa couette, le visage rougi, les yeux vitreux. Julien était resté assis sur le bord du matelas, lui tenant la main moite, lui fredonnant cette vieille comptine bretonne que Claire chantait jadis.
C’est là qu’Éléonore avait surgi dans l’encadrement de la porte, vêtue d’un ensemble en cachemire gris perle, les bras croisés, le regard dur comme du silex poli.
— Julien. Il faut qu’on parle en bas. Maintenant.
Julien avait embrassé le front brûlant de sa fille, ajusté l’humidificateur d’air et refermé doucement la porte.
Dans la cuisine aux plans de travail en marbre blanc, la confrontation éclata, feutrée d’abord, puis venimeuse.
— J’ai prévenu Solange, commença Éléonore, la voix tendue, en versant deux gouttes de citron dans son eau gazeuse. Elle sera là demain à dix-sept heures pour garder Zoé. Nous pourrons partir sereinement au gala.
Solange était une étudiante de vingt ans du quartier, gentille mais étourdie, qui n’avait jamais eu à gérer une crise respiratoire de sa vie.
— Solange ? répondit Julien en écarquillant les yeux. Tu as entendu ce qu’a dit Mercier, Éléonore ? Zoé ne fait pas un simple rhume de saison. Elle a trente-neuf et demi, elle siffle à chaque inspiration. Je ne vais pas laisser ma gamine à une baby-sitter inexpérimentée pour aller parader en smoking. Je reste ici. Je renonce au gala.
Un silence glacial figea la pièce. Les doigts d’Éléonore se crispèrent sur son verre jusqu’à ce que ses phalanges blanchissent.
— Tu renonces ? répéta-t-elle avec une lenteur calculée. Le gala où ta carrière joue son prochain grand tournant ? La soirée pour laquelle nous préparons tout depuis trois mois ?
— Ma carrière attendra le prochain projet, répliqua-t-il, la gorge serrée. Ma fille, elle, a du mal à respirer ce soir. Il n’y a aucun dilemme possible.