Une heure plus tard, le convoi quitta l’axe principal pour s’engager sur une départementale sinueuse serpentant à travers les massifs forestiers denses de la région de Rambouillet. Le domaine des Yvelines était une vieille propriété héritée de la lignée maternelle d’Éléonore, un manoir austère flanqué de dépendances délabrées et entouré d’un parc boisé rendu marécageux par les pluies torrentielles.
À l’approche de la grille monumentale en fer forgé, les véhicules de police coupèrent leurs gyrophares et leurs avertisseurs sonores pour préserver l’effet de surprise. La grille avait été forcée : le cadenas reposait au sol, sectionné net à l’aide d’un coupe-boulon. Des traces de pneus fraîches marquaient profondément la boue de l’allée principale menant au sous-bois.
— Elle est à l’intérieur, souffla le capitaine Laurence dans son poste radio, coordonnant la progression de deux équipes du GIGN régional venues en renfort. Équipes un et deux, encerclez le secteur de l’ancienne glacière au nord du pavillon de chasse. Suspecte potentiellement armée et déterminée. Prudence maximale.
Julien descendit de voiture, protégé par deux policiers d’élite équipés de gilets pare-balles lourds et de fusils d’assaut. L’air nocturne était glacial, saturé de l’odeur de feuilles pourries et de terre détrempée. À travers les troncs d’arbres dénudés, une faible lueur oscillait à une centaine de mètres : les phares du break noir d’Isabelle éclairaient une structure circulaire en pierre à demi enfouie dans une butte de terre, envahie par les ronces et le lierre.
L’ancienne glacière du domaine.
Isabelle était là. À la lueur crue des projecteurs de son automobile, vêtue d’un ciré sombre maculé de boue, elle s’acharnait avec une masse en acier sur une dalle de béton fraîchement coulée quelques années auparavant au fond d’une fosse de décantation. Ses cheveux étaient collés à son visage trempé de sueur et de pluie. Elle respirait par à-coups violents, frappant la pierre avec une frénésie désespérée, comme possédée par la folie de vouloir effacer l’irréparable. À ses côtés, deux bidons d’essence de vingt litres attendaient, prêts à être déversés dans la cavité pour consumer les preuves sous un brasier destructeur.
— Police ! Ne bougez plus ! Lâchez cette masse immédiatement ! cria la voix amplifiée du capitaine Laurence tandis que des faisceaux laser rouges et verts venaient converger instantanément sur la poitrine et le front de la fugitive.
Isabelle sursauta violemment, lâchant son outil qui tomba avec un bruit sourd dans la boue liquide. Elle plissa les yeux face aux puissantes torches tactiques qui l’aveuglaient. Son regard affolé balaya les ombres des policiers en position de tir, jusqu’à ce qu’elle aperçoive la haute silhouette de Julien avançant d’un pas lent et pesant au milieu des forces de l’ordre.
Son visage se décomposa, perdant toute semblance d’humanité pour ne laisser paraître qu’une haine pure et viscérale.
— Julien… siffla-t-elle d’une voix rauque et brisée, un rictus dément déformant ses lèvres. Tu n’as jamais rien compris ! Tu étais tellement aveugle ! Cette femme ne te méritait pas ! Elle voulait tout détruire, elle voulait te ruiner en t’abandonnant pour de bon ! C’est moi qui ai sauvé ta famille ! C’est moi qui ai protégé ton statut !
— Tais-toi, Isabelle, dit Julien d’une voix d’outre-tombe, s’arrêtant à quelques mètres d’elle, le regard d’une fixité terrifiante. Tu n’as rien sauvé du tout. Tu as assassiné la mère de mon enfant pour voler sa fortune, et tu as empoisonné ma fille jour après jour pour masquer ta lâcheté. Tu n’es qu’un monstre.
— Cette gamine se souvenait de tout ! hurla-t-elle en reculant vers le bord de la fosse, les yeux exorbités. Elle avait retrouvé le foulard d’Éléonore dans ma malle il y a six mois ! Elle commençait à poser des questions sur cette nuit-là ! Il fallait qu’elle oublie ! Je devais protéger ce qui me revenait de droit ! J’ai passé deux ans à jouer la mère modèle pour cette petite ingrate !
D’un geste brusque et désespéré, Isabelle plongea sa main dans la poche de son ciré pour en sortir un briquet tempête, tout en tendant l’autre pied vers l’un des bidons d’essence pour le renverser dans l’excavation.
Avant qu’elle n’ait pu allumer la flamme, une détonation sourde retentit dans les bois. Un projectile incapacitant tiré par un tireur d’élite du GIGN frappa son poignet avec une précision chirurgicale, pulvérisant le briquet. Dans la seconde qui suivit, trois hommes du groupe d’intervention se jetèrent sur elle, la plaquant au sol dans la terre boueuse et lui passant les menottes aux poignets dans un cliquetis métallique impitoyable.
Elle se débattait comme une bête traquée, crachant des insultes et des imprécations incohérentes tandis qu’on la relevait sans ménagement pour la traîner vers un fourgon cellulaire.
Julien ne regarda même pas son épouse déchue être emmenée. Il s’approcha lentement du bord de l’excavation.
Les techniciens de l’identification criminelle, vêtus de combinaisons blanches étanches, étaient déjà en train d’installer des trépieds d’éclairage et des tentes de protection au-dessus de la fosse. À l’aide de marteaux-piqueurs et de burins, ils commencèrent le dégagement méthodique de la dalle fissurée.
Julien resta debout sous la pluie qui redoublait d’intensité, insensible au froid mordant qui engourdissait ses membres. Deux heures plus tard, le chef de l’équipe médico-légale remonta de la fosse avec une infinie précaution, tenant dans ses mains gantées une petite boîte scellée contenant des effets personnels retirés des décombres : une alliance gravée au nom de Julien et un pendentif d’or terni que Julien avait offert à Éléonore le jour de la naissance de Camille.
Les restes de son épouse reposaient bien là, prisonniers de l’oubli pendant cinq années de mensonges et de trahison. Julien serra le métal froid du pendentif contre ses lèvres, et pour la première fois depuis cette nuit cauchemardesque, de lourdes larmes de douleur et de libération coulèrent sur ses joues, se mêlant aux gouttes d’eau de pluie. La vérité venait d’éclater, implacable, déchirant enfin le voile de ténèbres qui étouffait sa vie.
Les jours qui suivirent furent marqués par la lente reconstruction d’un monde anéanti.