Isabelle ne baissa pas le bras immédiatement. Son visage, d’ordinaire si parfaitement maîtrisé et apprêté, laissa transparaître une fraction de seconde une ombre d’agacement, vite balayée par une moue de contrariété feinte et blessée. Elle esquissa un pas en arrière et posa le verre sur la desserte en chêne clair avec une lenteur calculée, évitant soigneusement de faire tinter le cristal contre le bois ciré.

— Julien, voyons, dit-elle en laissant échapper un petit rire doux et las, un de ces rires qu’elle utilisait souvent pour désamorcer les tensions mineures du quotidien. Tu te laisses influencer par une crise d’angoisse enfantine. Camille est à bout de nerfs depuis des semaines. Tu sais pertinemment qu’elle invente des scénarios dès qu’elle se sent dépassée par ses émotions. Ce jus d’orange n’est rien de plus qu’un pressé frais avec une pointe de magnésium et de mélatonine naturelle, exactement ce que le pédiatre a préconisé pour l’aider à retrouver un sommeil réparateur.

Camille s’agrippa plus fort encore à Julien, ses petits ongles s’enfonçant profondément dans le tissu de la manche de son père.

— Ce n’est pas vrai, murmura la petite fille entre deux sanglots étouffés, le visage enfoui contre la chemise de son père. Ça n’a pas le goût de l’orange normale. C’est amer au fond de la gorge. Et après, mes jambes deviennent lourdes… mes paupières brûlent. Je m’endors où je suis, et quand je me réveille le lendemain midi dans mon lit, mes cahiers ont changé de place. Des photos de maman ont disparu de mes tiroirs. Et ma tête me fait tellement mal que je ne me souviens même plus de ce que j’ai fait la veille.

Un frisson glacial glissa le long de la colonne vertébrale de Julien. Il fixa sa femme. Les traits fins d’Isabelle, ses lèvres impeccablement dessinées, son chemisier de soie couleur caramel qui captait la lumière des suspensions modernes : tout chez elle respirait l’ordre, le contrôle et l’équilibre. C’était cette sérénité apparente qui l’avait séduit deux ans plus tôt, alors qu’il dérivait dans le deuil et le chaos après la disparition inexplicable d’Éléonore, la mère de Camille. Éléonore s’était volatilisée cinq ans auparavant, laissant derrière elle une maison vide, des comptes bancaires gelés et un vide existentiel que rien ne semblait pouvoir combler.

— De quel pédiatre parles-tu, Isabelle ? demanda Julien d’une voix sourde, dépourvue de toute intonation chaleureuse.

— Du docteur Martin, évidemment, répondit-elle sans hésiter, soutenant son regard avec une assurance désarmante. Nous en avions parlé le mois dernier. Tu avais oublié ? Tu as tellement de travail en ce moment à l’entreprise…

Le mensonge heurta Julien comme une gifle physique. Le docteur Martin avait pris sa retraite définitive près de six mois auparavant pour s’installer dans le sud de la France. C’était Julien lui-même qui avait constitué le dossier de transfert vers le nouveau cabinet médical du quartier, un dossier dont il avait remis le double en main propre à Isabelle. Elle ne pouvait pas l’avoir oublié.

— Le docteur Martin n’exerce plus depuis l’automne, Isabelle, lâcha-t-il calmement.

Le masque de douceur d’Isabelle se figea un instant. Ses yeux clairs se plissèrent imperceptiblement, trahissant un léger flottement dans son système de défense.

— Une simple confusion de nom, reprit-elle aussitôt avec aplomb, en avançant une main vers l’épaule de la petite. La nouvelle praticienne, alors. Peu importe. Ce qui compte, c’est que Camille aille se coucher maintenant. Elle a les yeux rougis, elle délire presque sous l’effet de la fatigue. Viens, ma chérie, laisse ton père respirer, il a eu une journée harassante.

Dès qu’Isabelle fit un geste vers elle, Camille poussa un cri étouffé et se recroquevilla davantage, tremblant d’une terreur si authentique qu’aucun doute ne pouvait subsister. Julien s’interposa physiquement, plaçant tout le poids de son corps entre son épouse et son enfant.

— Ne la touche pas, ordonna-t-il d’un ton ferme, sans hausser la voix mais avec une intensité qui fit reculer la jeune femme.

— Julien, tu perds complètement la raison, protesta-t-elle, une pointe de venin perçant sous l’amertume de sa voix. Tu préfères écouter les délires paranoïaques d’une gamine perturbée plutôt que de faire confiance à la femme qui s’occupe de ce foyer depuis deux ans ?

Sans lui répondre, Julien se pencha vers la console. D’un geste précis, il saisit le verre de jus d’orange par le bord supérieur, évitant de poser les doigts sur le corps du récipient. Il guida Camille vers le vestibule, attrapa leurs deux manteaux sur le porte-manteau mural et ouvrit la porte palière blindée.

— Où vas-tu à cette heure ? cria Isabelle, qui le suivait désormais dans le couloir de l’immeuble, son visage perdant toute trace de civilité. Il est plus de vingt-deux heures ! Tu vas traîner ta fille dans la rue en pleine nuit pour un caprice ?

Julien ne se retourna même pas. Il appela l’ascenseur, tenant le verre d’une main et sa fille tremblante de l’autre.

— Nous allons à l’hôpital Necker, déclara-t-il avant que les portes métalliques ne se referment sur la silhouette immobile et menaçante d’Isabelle dans le cadre de la porte. Ils sauront exactement ce que contient ton jus d’orange.

Le trajet en voiture jusqu’aux urgences pédiatriques se fit dans un silence sépulcral, seulement troublé par le souffle court de Camille assise sur la banquette arrière et le bruit régulier des essuie-glaces sur le pare-brise détrempé par une pluie fine de fin d’automne. Julien jeta un coup d’œil dans le rétroviseur central. Sa fille le regardait avec de grands yeux écarquillés par l’angoisse, ses petites mains pâles crispées sur la boucle de la ceinture de sécurité.

— Tu me crois, papa ? demanda-t-elle dans un souffle ténu, brisant le bruit sourd du moteur. Tu ne crois pas que je suis folle ?

— Je te crois, Camille, répondit Julien avec une gravité absolue. Je te crois et je suis là. Rien de mal ne t’arrivera ce soir. Je te le promets.