À l’arrivée à l’hôpital, l’atmosphère aseptisée des urgences et l’éclairage au néon crû renforcèrent le sentiment d’urgence. Julien refusa fermement de quitter sa fille. Il demanda immédiatement à s’entretenir avec le médecin de garde et déposa le verre, qu’il avait soigneusement protégé dans un sac plastique propre trouvé dans la boîte à gants, sur la table d’examen en décrivant avec minutie les symptômes récurrents de Camille : somnolences brutales, pertes de mémoire rétrograde et antérograde, vertiges matinaux et désorientation spatiale.

L’équipe médicale prit la situation très au sérieux. Une infirmière procéda sans attendre à des prises de sang sur la jeune fille, tandis qu’un interne emportait le verre scellé pour le transmettre en urgence au laboratoire toxicologique de garde.

Pendant les heures qui suivirent, Camille sombra dans un sommeil lourd sur le lit d’examen, épuisée par la décharge d’adrénaline. Julien resta assis sur un tabouret métallique à côté d’elle, lui tenant la main, son esprit prisonnier d’un tourbillon de questions dévastatrices.

Pourquoi Isabelle aurait-elle cherché à endormir sa fille ? Pourquoi fouiller ses affaires personnelles ? Pourquoi faire disparaître les souvenirs d’Éléonore ? Isabelle était entrée dans leur vie de façon presque providentielle, un an et demi après la disparition de sa première femme. Elle travaillait alors comme cadre supérieure dans la filiale de gestion de patrimoine de la banque privée où Éléonore détenait des avoirs issus d’un héritage familial substantiel. À l’époque, Julien, broyé par la gestion de sa propre société de robotique industrielle et l’absence inexpliquée de sa conjointe, avait trouvé en Isabelle un soutien méticuleux, une femme efficace capable de réorganiser le quotidien et d’apaiser les complexités administratives laissées en suspens.

Vers deux heures du matin, un médecin d’une cinquantaine d’années, le docteur Vasseur, pénétra dans le box d’examen. L’expression fermée de son visage ne laissait place à aucun optimisme. Il fit signe à Julien de le suivre dans le couloir désert.

— Monsieur Moreau, commença le praticien à voix basse en fermant la porte derrière lui. Les analyses préliminaires sont formelles. Le liquide contenu dans le verre recèle une concentration anormalement élevée de zolpidem combiné à un solvant hypnotique non commercialisé en officine courante, un composé expérimental destiné aux protocoles hospitaliers stricts de sédation profonde.

Julien sentit ses jambes fléchir. Il dut s’appuyer contre la cloison en plastique blanc pour ne pas chanceler.

— Du sédatif lourd… murmura-t-il, la gorge nouée. Dans le jus de ma fille ?

— Les bilans sanguins confirment que ces molécules ont été ingérées de manière répétée au cours des six dernières semaines, poursuivit le médecin avec gravité. À cette échelle et sur un organisme de douze ans, cela provoque une dépression sévère du système nerveux central, une altération de l’hippocampe empêchant la consolidation de la mémoire immédiate, et des phases de stupeur catatonique. Si ces doses avaient été augmentées ne serait-ce que de quelques milligrammes, votre fille risquait un arrêt respiratoire nocturne.

Un haut-le-cœur violent souleva la poitrine de Julien. La culpabilité le submergea comme une marée d’eau noire. Durant toutes ces semaines, alors qu’il rentrait tard de son bureau en constatant l’état végétatif de sa fille, il s’était laissé convaincre par les explications rassurantes d’Isabelle. Elle lui répétait que Camille grandissait, que la puberté perturbait son équilibre, qu’il fallait faire preuve de patience. En réalité, on empoisonnait son enfant sous son propre toit, à quelques mètres de son lit.

— Docteur, que devons-nous faire ? demanda Julien, la voix tremblante mais le regard durci par une résolution froide.

— La procédure est automatique, monsieur, répliqua le médecin. En cas d’administration de substances vénéneuses à un mineur par personne ayant autorité, nous avons l’obligation légale d’effectuer un signalement immédiat auprès du procureur de la République. La brigade de protection des mineurs et la police judiciaire ont d’ores et déjà été saisies. Un officier de police judiciaire est en route pour recueillir votre déposition. Votre fille reste hospitalisée sous surveillance médicale et policière stricte pour les prochaines quarante-huit heures. Personne d’autre que vous n’aura accès à sa chambre.

Avant même que Julien ne pût répondre, la sonnerie de son téléphone portable déchira le calme du couloir. Le numéro affiché sur l’écran était celui du gardien de leur résidence parisienne.

Julien décrocha immédiatement.

— Monsieur Moreau ? chuchota le gardien, l’air alarmé. Excusez-moi de vous déranger à cette heure indue, mais il se passe des choses très étranges chez vous. Madame Moreau est descendue il y a vingt minutes au parking souterrain. Elle transportait trois grandes malles et plusieurs sacs de voyage. Elle semblait extrêmement nerveuse. Elle a chargé le tout dans son break noir et est partie en trombe en manquant d’emboutir la barrière automatique de la sortie nord.

— Elle s’enfuit, comprit immédiatement Julien, les nerfs à vif. Monsieur Mercier, prévenez immédiatement la police qui est déjà alertée, je fais la même chose de mon côté. Ne touchez à rien dans l’appartement.

Julien transmit sur-le-champ l’information aux inspecteurs de permanence à l’hôpital. L’étau commençait à se resserrer, mais la fuite d’Isabelle confirmait l’existence d’une menace bien plus vaste qu’une simple maltraitance domestique. Pourquoi cette précipitation panique ? Pourquoi emporter des malles en pleine nuit si elle n’avait été motivée que par la crainte d’un contrôle médical ordinaire ? Elle savait ce que contenait le verre, et elle savait que l’analyse de ce poison ouvrirait des portes qu’elle avait méthodiquement cadenassées depuis des années.

Confiant Camille à la surveillance conjointe du personnel soignant et d’un agent de police en faction devant la chambre, Julien monta à bord d’un véhicule de patrouille banalisé en compagnie de deux enquêteurs de la police judiciaire, le capitaine Laurence et le lieutenant Béraud. Les gyrophares bleus balayaient les façades haussmanniennes de Paris à travers les averses nocturnes, filant à vive allure vers le seizième arrondissement.

Lorsqu’ils franchirent le seuil du grand appartement familial, l’ambiance y était sinistre. Les portes des placards de la chambre parentale battaient au gré des courants d’air. Des vêtements jonchaient le sol ciré, des tiroirs avaient été vidés à la hâte. Les boîtes à bijoux d’Isabelle étaient grandes ouvertes, dépouillées de leur contenu en or et pierres précieuses. Mais ce n’était pas le pillage matériel qui retint l’attention des enquêteurs.