Dans le bureau personnel d’Isabelle, une pièce attenante à la bibliothèque où Julien n’entrait que très rarement par respect pour son indépendance professionnelle, la porte d’un secrétaire mural en palissandre avait été fracturée, comme si elle n’avait pas retrouvé la clé dans sa panique. Des papiers déchiquetés traînaient dans la corbeille à papier, tandis que d’autres documents gisaient sur le buvard en cuir.
Le lieutenant Béraud enfila des gants en latex et s’approcha du meuble.
— Capitaine, regardez ça, dit-il en pointant une trappe métallique dissimulée derrière le fond amovible du secrétaire.
Le coffre-fort d’appoint était resté entrouvert, abandonné dans la hâte du départ. À l’intérieur, les policiers ne trouvèrent ni billets de banque ni titres au porteur. Ils découvrirent une boîte isotherme argentée contenant encore six ampoules scellées de liquide transparent, portant une étiquette codée correspondant rigoureusement aux composants identifiés par les toxicologues de Necker. À côté de ces flacons reposait un dossier cartonnée de couleur pourpre, épais de plusieurs centaines de pages.
Julien s’approcha, le cœur battant à tout rompre. Sur la couverture du dossier, écrit d’une écriture penchée et appliquée qu’il ne connaissait que trop bien, figurait un seul nom : Éléonore Moreau née de Saint-Florent.
— Ne touchez à rien avec les mains nues, monsieur Moreau, avertit doucement le capitaine Laurence en déployant les pièces du dossier à l’aide de pinces métalliques.
Ce que Julien découvrit sous les faisceaux des lampes torches policières dépassait les limites de l’entendement.
Le dossier ne contenait pas seulement des relevés financiers. Il renfermait des certificats médicaux falsifiés datant de cinq ans, des procurations notariales comportant des signatures imitées d’Éléonore, ainsi que des relevés de comptes offshore domiciliés au Luxembourg et aux îles Caïmans. Mais le document le plus terrifiant était un journal de bord intime, rédigé à la main par Isabelle elle-même sur du papier quadrillé, couvrant les six dernières années.
Julien lut les premières lignes avec une horreur grandissante. L’écriture était clinique, froide, dénuée de la moindre trace de culpabilité :
« 14 septembre – La fillette grandit trop vite. Ses traits rappellent de plus en plus ceux d’Éléonore. Hier soir, elle a posé des questions sur la broche en émeraude que j’ai vendue à Anvers il y a deux ans. Elle prétend se souvenir que sa mère la portait le soir de sa prétendue disparition. Je ne peux pas prendre le risque qu’elle reconstitue la chronologie. Sa mémoire doit être effacée au fur et à mesure. Les souvenirs d’enfance sont fragiles ; avec le protocole sédatif régulier, ils s’effaceront totalement avant sa majorité légale. »
Julien étouffa un cri de rage, ses mains tremblant de fureur et de dégoût.
— Elle savait… elle était là quand Éléonore a disparu ! cria-t-il aux enquêteurs. Elle n’est pas apparue par hasard après le drame ! Tout était prémédité !
Le capitaine Laurence tournait les pages avec une célérité méthodique.
— Regardez cette entrée, monsieur Moreau, dit l’officier en montrant une page datée de cinq ans plus tôt, exactement à la période où la police avait classé sans suite la disparition d’Éléonore :
« Éléonore a découvert les détournements sur le compte de fiducie de la fondation familiale. Elle voulait prévenir Julien et porter plainte ce lundi. Il a fallu agir vite. Le rendez-vous au domaine des Yvelines s’est terminé comme prévu. Aucun témoin. Le corps repose dans l’ancienne glacière sous les fondations du pavillon de chasse désaffecté. Julien ne se doute de rien. Il est anéanti et vulnérable. Il sera facile de devenir indispensable à sa vie et de gérer l’intégralité de la fortune foncière qui doit revenir à la petite à ses dix-huit ans. »
Une nausée fulgurante plia Julien en deux. Pendant cinq longues années, il avait vécu dans l’ignorance la plus totale, croyant que son épouse bien-aimée l’avait lâchement abandonné avec leur enfant pour refaire sa vie à l’étranger, comme les fausses lettres retrouvées à l’époque l’avaient laissé entendre. Et pendant deux années entières, il avait partagé son lit, sa table et son intimité avec la femme qui avait froidement assassiné la mère de sa fille, une manipulatrice perverse qui s’employait désormais à détruire méthodiquement le cerveau de son enfant pour effacer les traces de son forfait.
— Capitaine ! cria soudain le lieutenant Béraud depuis la fenêtre du salon qui donnait sur l’avenue. Le véhicule d’Isabelle Moreau vient d’être repéré par les caméras de vidéosurveillance de la ville. Elle n’a pas pris la direction des aéroports ! Son véhicule a été flashé sur l’autoroute A13, en direction de l’ouest, vers la Normandie !
— Vers le domaine des Yvelines, murmura Julien en relevant la tête, les yeux injectés de sang. Elle retourne là-bas. Elle sait que tout est découvert. Elle veut faire disparaître les restes d’Éléonore avant que vous ne trouviez le corps !
— Restez ici, monsieur Moreau, ordonna fermement le capitaine Laurence en dégainant son arme de service pour en vérifier la culasse. C’est une opération de police. Nous engageons les unités d’intervention et les brigades cynophiles.
— C’est ma femme qu’elle a tuée, et ma fille qu’elle a empoisonnée ! hurla Julien en s’interposant. Vous ne m’empêcherez pas de venir. Je connais chaque mètre carré de cette propriété, chaque recoin des forêts et l’emplacement exact de l’ancienne glacière souterraine ! Sans moi, vous mettrez des heures à fouiller ce domaine de soixante hectares en pleine nuit !
Le capitaine fixa le père de famille pendant deux secondes, mesurant la détermination inébranlable qui émanait de cet homme brisé par la vérité.
— Montez derrière avec Béraud, trancha le capitaine. Mais vous suivez nos ordres stricts. Si vous intervenez sans autorisation, je vous fais menotter immédiatement.
Le cortège de véhicules de police s’élança sur l’autoroute déserte sous des trombes d’eau. Les sirènes hurlaient dans la nuit pluvieuse, déchirant l’obscurité de leurs éclairs bleus synchronisés. Assis à l’arrière de la berline lancée à près de deux cents kilomètres à l’heure, Julien serrait entre ses paumes moites le médaillon contenant une petite photo d’Éléonore et de Camille bébé, qu’il portait toujours dans la poche intérieure de son veston.