« Hé, les amoureux ! On attend quoi ? On a faim ! Les démineurs ont embarqué le poison, mais le gigot d’agneau de sept heures est intact dans les étuves ! Vous venez ou on vient vous chercher ? »
Derrière lui, des dizaines de visages apparurent, souriants, bienveillants, débarrassés de cette pesanteur étouffante qui caractérisait la haute société d’Éléonore. Les cousins provinciaux, les amis d’enfance, les tantes modestes que la famille de Saint-Gaudens reléguait d’ordinaire aux tables du fond s’avançaient maintenant, les yeux brillants d’une affection sincère.
Arthur, le mari d’Éléonore, s’avança à son tour. Il s’était débarrassé de son nœud papillon et de sa veste de smoking. Il semblait avoir vieilli de dix ans en deux heures, mais ses yeux montraient une résolution nouvelle, une libération amère mais nécessaire.
Il s’arrêta devant le couple, baissa la tête un instant, puis regarda Clara droit dans les yeux.
« Clara… Julien… Je ne vous demanderai pas de me pardonner. J’ai été lâche. J’ai fermé les yeux pendant des années sur les dérives d’Éléonore par confort, par paresse, par peur de perdre mon statut. Ce soir, elle a failli commettre l’irréparable. Si vos soupçons n’avaient pas été là… mon fils et moi serions les complices moraux d’un massacre. Je pars demain m’installer chez mon frère en Bretagne avec Lucas. Je le ferai soigner, je ferai tout pour extirper de son esprit le poison que sa mère y a distillé. Mais avant cela… »
Il fouilla dans sa poche de pantalon et en sortit un document notarié plié, qu’il remit entre les mains de Julien.
« C’est la renonciation formelle à l’usufruit du domaine de Saint-Gaudens que j’avais signée sous la pression de ma femme la semaine dernière. Le domaine vous revient de droit, Julien, selon la volonté expresse de ton grand-père. Fais-en ce que tu veux. Vends-le, transformes-le en centre de vacances pour les enfants défavorisés de l’hôpital de Clara, brûle-le si les pierres te rappellent trop de mauvais souvenirs… mais que la mémoire du vieux marquis soit enfin lavée de cette souillure. »
Julien regarda le papier, puis serra la main de son cousin d’une étreinte virile et silencieuse. Aucun mot n’était nécessaire. La justice des hommes ferait son œuvre dans les prétoires ; ici, dans cette nuit d’automne, s’opérait une justice plus haute : celle de la délivrance.
« Chef ! » lança soudain Clara, un éclat malicieux réapparaissant enfin dans son regard mouillé de larmes.
« Oui, patronne ? » répondit Pierre en claquant des talons.
« Qu’est-ce qu’on a en réserve pour remplacer cette montagne de sucre toxique ? »
Le chef cuisinier eut un sourire rayonnant qui lui mangea tout le visage.
« Rien de sophistiqué, Madame la mariée. Pas de dorures à l’or fin, pas de fleurs de sucre en trompe-l’œil qui coûtent le prix d’une bagnole. Mais dans la chambre froide, j’ai soixante tartes aux pommes traditionnelles faites maison par ma propre mère avec les fruits du verger du domaine, du beurre d’Isigny et de la cannelle fraîche. C’était prévu pour le brunch de demain midi. »
Un tonnerre d’applaudissements et de rires éclata sur la terrasse.
« Apportez les tartes aux pommes ! cria Franck l’urgentiste. Et balancez la musique ! »
Chapitre VI : La Danse des Survivants
Ce qui suivit ne ressemblait en rien à ce que les magazines de mode ou les blogs de mariage décrivent dans leurs pages glacées.
Les invités ne réintégrèrent pas la salle de bal au sol souillé ; ils envahirent la grande cuisine professionnelle en inox et la vaste terrasse pavée qui surplombait la vallée embrumée. Quelqu’un brancha un smartphone sur l’enceinte de secours des animateurs. Pas de valse guindée de Vienne, pas de menuet protocolaire : les premières notes d’une vieille chanson folk résonnèrent dans l’air nocturne, entraînantes, chaudes, viscérales.
Julien prit Clara par la taille. La traîne tachée de framboise de sa robe flottait dans la fraîcheur de la nuit, mais elle ne s’en souciait plus. Les perles de sa tenue luisaient désormais à la lumière naturelle des braseros où crépitaient des bûches de chêne sec.
Ils dansèrent.
Ils dansèrent non pas comme des figurants d’un conte de fées superficiel, mais comme deux survivants qui viennent d’échapper à un naufrage en pleine mer et qui sentent enfin la terre ferme sous leurs pieds. Leurs regards ne se quittèrent pas une seconde. Dans les yeux de Julien, la douleur avait laissé place à une admiration éperdue pour cette femme qui avait affronté seule, sans fléchir, les monstres d’une dynastie corrompue pour sauver leur amour.
Les tartes aux pommes arrivèrent tièdes sur de grandes planches de bois brut. Les invités s’en servaient à mains nues, riant aux éclats, se léchant les doigts poudrés de sucre roux et de cannelle. Le vin rouge coulait dans des verres simples, sans chichis, sans toasts hypocrites. On célébrait la vie, la vérité, la victoire insolente de la simplicité sur l’artifice criminel.
À quatre heures du matin, les premiers rayons d’une aube d’argent commencèrent à teinter les collines environnantes.
Assise sur le muret de pierre de la terrasse, les pieds nus sur l’herbe couverte de rosée, sa robe de mariée définitivement marquée par les péripéties de la nuit mais plus éclatante que jamais dans la lumière naissante, Clara respirait l’air frais à pleins poumons.
Julien vint s’asseoir à ses côtés, posant sa veste sur les épaules frissonnantes de son épouse.
« Tu sais à quoi je pense ? dit-il doucement en regardant le soleil percer la brume matinale.
— À quoi ?
— Au fait que ce gâteau était vraiment trop grand pour nous. Cinq étages de vanille factice… c’était le rêve d’Éléonore, pas le nôtre. Notre mariage a le goût de la tarte aux pommes de Pierre. Un peu rustique, chaud, vrai. »
Clara laissa échapper un rire limpide, le premier rire véritablement libéré depuis des mois d’angoisse silencieuse. Elle appuya sa tête contre l’épaule de son mari.