Ce dernier éclat acheva de glacer l’assemblée. Des tantes, des cousines, des collègues de travail d’Arthur baissèrent les yeux, honteux d’avoir un jour partagé la table d’une créature aussi abjecte.
Le lieutenant Vasseur s’approcha, impassible. D’un geste d’une efficacité professionnelle parfaite, il saisit le poignet droit d’Éléonore — celui-là même orné du bracelet de diamants — fit pivoter le bras dans le dos de la suspecte et enclencha le premier anneau d’acier trempé. Le bruit sec du cliquet retentit comme le couperet d’une guillotine sur la vie mondaine de la famille de Saint-Gaudens.
« Éléonore de Saint-Gaudens, née de la Tour du Pin, je vous informe que vous êtes placée en garde à vue… »
« Julien ! cria-t-elle, se débattant tandis que l’acier froid mordait sa chair soignée. Dis-leur ! Tu es mon cousin ! Tu as grandi dans notre maison de campagne ! Tu ne peux pas laisser cette créature des bas-fonds détruire notre nom ! Tout ce que j’ai fait, c’était pour sauver notre héritage ! Cet argent appartenait à notre branche bien avant que ton père ne dilapide sa part avec cette… cette roturière ! »
Julien la fixa. La stupéfaction sur son visage laissait place à un mépris glacial, souverain, définitif.
« Tu n’as rien sauvé du tout, Éléonore, répondit-il d’une voix basse, étouffée par la nausée. Tu as assassiné grand-père à petit feu pendant deux ans avec tes cocktails médicamenteux pour qu’il modifie sa clause bénéficiaire. Tu as ruiné mon père. Et ce soir, tu étais prête à brûler vifs mes amis, ma femme et ton propre mari pour toucher une indemnité d’assurance et une part d’héritage d’une succession déjà liquidée. Tu n’es pas de ma famille. Tu n’es rien d’autre qu’un monstre en robe de couturier. »
Deux hommes vêtus de combinaisons pare-éclats ignifugées pénétrèrent alors dans la pièce, portant de lourdes valises d’intervention jaunes. Guidés par les lasers de balisage, ils isolèrent immédiatement la zone du gâteau détruit.
« Capitaine, confirma le chef des démineurs après un examen rapide à l’aide d’un scanner portatif à rayons X. Le mécanisme est amorcé. Un détonateur pyrotechnique relié à une résistance électrique de haute précision, déclenchée par la rupture du fil de sécurité que l’enfant a tiré. Le retardateur était réglé sur quinze minutes. Sans la chute du gâteau qui a tordu l’antenne relais et déconnecté la batterie principale, le feu aurait pris au moment exact où la mariée montait sur l’estrade pour la découpe protocolaire. »
Un frémissement d’horreur parcourut la foule. Quinze minutes. Si Clara n’avait pas compris, si elle n’avait pas anticipé la manœuvre, ils auraient tous été pris au piège dans une verrière du XIXe siècle dont les issues de secours avaient été discrètement calées avec des chaînes quelques heures plus tôt par un complice intérieur.
« Amenez-la », ordonna simplement Morel.
Éléonore fut entraînée vers la sortie, sous le regard impitoyable de ses pairs, son visage tordu par une grimace de haine pure, crachant des menaces de représailles juridiques qui sonnaient désormais comme des aboiements ridicules dans la nuit étoilée.
L’enfant fut pris en charge avec douceur par une inspectrice de la brigade des mineurs qui venait d’arriver en civil, enveloppant le petit garçon dans une couverture de survie pour l’extraire du traumatisme de cette scène qu’il avait lui-même contribué à fabriquer.
Chapitre IV : Les Secrets de la Nuit
Il était près de vingt-trois heures. Les techniciens de l’identité judiciaire avaient méticuleusement prélevé chaque résidu, photographié chaque centimètre carré du désastre sous des spots halogènes aveuglants, puis avaient finalement évacué la pièce montée empoisonnée dans des fûts de sécurisation chimique scellés.
Les invités, sous le choc, étaient restés dans les salons adjacents, où le service de restauration, pâle et silencieux, servait du café noir et des verres d’eau à des gens incapables de prononcer un mot. L’orchestre avait remballé ses instruments depuis longtemps. L’ambiance festive s’était muée en une veillée funèbre pour une illusion bourgeoise.
Julien et Clara se tenaient désormais seuls au centre de la vaste salle de bal déserte. Les policiers avaient terminé leurs constatations urgentes et laissaient le couple reprendre son souffle avant les dépositions formelles prévues au commissariat central à l’aube.
Le sol avait été sommairement nettoyé des matières dangereuses, mais le marbre restait taché de larges auréoles grasses et rosâtres là où la crème pâtissière s’était incrustée dans la porosité de la pierre ancienne.
Julien s’assit lourdement sur l’une des chaises dorées de la table d’honneur, la cravate défaite, la chemise froissée. Il enfouit son visage dans ses mains. Ses épaules tremblaient.
« Pourquoi ne m’as-tu rien dit, Clara ? Pourquoi m’avoir laissé dans l’ignorance totale de ce qui se tramait ? Tu… tu savais depuis quand ? »
Clara retira son voile de tulle brodé, devenu lourd et encombrant. Elle le posa délicatement sur le dossier d’une chaise voisine. Malgré l’épreuve titanesque qu’elle venait de traverser, son port de tête demeurait altier, presque impérial, porté par cette dignité inébranlable que possèdent ceux qui ont côtoyé la misère et la souffrance humaine dans les couloirs des hôpitaux publics.
« Parce que tu n’aurais pas voulu y croire, Julien, murmura-t-elle en s’approchant de lui pour poser une main douce mais ferme sur son épaule. Tu es un homme bon, loyal, intègre. Tu as été élevé dans le culte de cette lignée, dans l’idée que le nom de Saint-Gaudens était un rempart contre la bassesse. Si je t’avais dit, il y a trois semaines, que ta cousine Éléonore payait des maîtres-chanteurs pour falsifier les ordonnances du patriarche et qu’elle avait souscrit une assurance incendie clandestine sur le domaine au nom d’une société-écran panaméenne, qu’aurais-tu fait ? »
Julien releva la tête, les yeux rougis par les larmes contenues. « J’aurais été la voir. J’aurais demandé des explications. J’aurais tenté d’arranger les choses à l’amiable pour éviter le scandale. »