« Exactement, reprit Clara avec une tristesse infinie. Et tu aurais signé ton arrêt de mort. Tu aurais été dans la voiture le jour où ses complices ont saboté les freins de la berline de ton oncle l’an dernier. Tu te souviens de cet accident bizarre dans les virages de Grasse ? L’enquête avait conclu à une défaillance hydraulique. Ce n’était pas une défaillance, Julien. C’était le premier avertissement d’Éléonore à ceux qui voulaient regarder ses bilans d’un peu trop près. »
Un frisson glacial secoua le jeune homme. « Comment as-tu découvert tout ça ? Toi… tu n’avais aucun accès à ces dossiers. »
Clara esquissa un sourire douloureux, tirant une petite clé USB argentée de sa pochette.
« À l’hôpital Necker, où le vieux marquis a passé ses six derniers mois de vie, c’est mon service qui s’occupait de ses soins palliatifs. Je ne savais même pas encore que nous allions nous marier quand il m’a prise d’affection. Il était lucide, Julien. Beaucoup plus lucide que ce que ses enfants et ses neveux voulaient faire croire aux juges des tutelles. Un soir, alors qu’il savait sa fin proche, il m’a confié ce lecteur. Il m’a dit : “Petite, un jour ma famille prétendra que je suis mort de vieillesse, mais je meurs de la cupidité de ma nièce. Garde ça. Si un jour mon petit-fils Julien croise la route d’Éléonore pour la succession finale, donne-le à un homme de loi honnête.” »
Elle soupira, regardant la voûte majestueuse où la caméra de surveillance veillait toujours, œil mécanique désormais apaisé.
« Quand nous nous sommes fiancés et qu’elle a insisté avec tant de bienveillance mielleuse pour financer cette salle de bal et faire venir son propre chef pâtissier de Genève, j’ai compris. J’ai fait analyser les antécédents du traiteur qu’elle nous imposait. L’homme n’était pas pâtissier : c’était un ancien artificier de spectacle radié de la profession après deux sinistres suspects dans des villas de la Côte d’Azur. Alors, je suis allée voir le capitaine Morel. Nous avons tout organisé. La caméra haute résolution, les micros, la ligne dédiée. Mais nous devions la laisser commettre l’acte matériel, Julien. En droit pénal, l’intention ne suffit pas face à des avocats qui coûtent mille euros de l’heure. Il nous fallait le flagrant délit. Il nous fallait l’image irréfutable de son implication directe, sans qu’elle puisse tout rejeter sur le personnel de salle. »
« Et Lucas… souffla Julien, horrifié. Utiliser son propre fils… »
« C’était son assurance tous risques, expliqua Clara avec une rigueur clinique. Qui soupçonnerait une mère de planifier un attentat incendiaire en demandant à son enfant de pousser le buffet ? Elle pensait que le désordre suscité par la chute du gâteau masquerait le départ de feu initial et que l’assurance paierait sans poser de questions, détruisant au passage les archives notariales qui étaient stockées temporairement dans le coffre-fort de la régie du domaine pour la signature de l’indivision demain matin. Tout était calculé pour effacer les traces de son insolvabilité financière absolue. »
Julien se leva, regardant autour de lui. Cette salle qu’il avait trouvée si féerique quelques heures plus tôt lui apparaissait désormais comme un mausolée de mensonges, un décor de théâtre en carton-pâte bâti sur des décennies de faux-semblants et de crimes feutrés.
« Tout est détruit, murmura-t-il, les bras ballants. Notre mariage… notre fête… tout ce pourquoi nous avions travaillé… Il n’en reste rien. »
Clara s’approcha, posa ses deux mains sur les joues de son époux et plongea son regard noisette dans le sien.
« Tu te trompes, mon amour. Ce qui est détruit ce soir, ce n’est pas notre mariage. C’est le mensonge dans lequel ta famille vivait depuis vingt ans. Ce qui est tombé avec ce gâteau, ce n’est qu’un tas de sucre et de vanille empoisonné par la cupidité d’une femme perdue. Notre mariage, lui, commence maintenant. Dans la vérité. Sans aucune dette envers le passé. »
Chapitre V : La Résurrection de la Fête
Soudain, un bruit de pas précipités se fit entendre depuis le couloir des cuisines.
La porte battante s’ouvrit à la volée. Apparut alors Pierre, le jeune chef cuisinier engagé par Clara pour le buffet salé, un garçon d’une trentaine d’années aux cheveux ébouriffés, tablier maculé de sauce tomate, suivi de son second et de quatre serveurs qui n’avaient pas quitté leur poste malgré l’évacuation partielle.
« Madame… enfin, Clara ! » cria le jeune chef en reprenant son souffle. « Les flics nous ont donné le feu vert pour réintégrer la grande cuisine ! Le périmètre toxique est totalement décontaminé et sécurisé par les pompiers ! »
Clara se tourna vers lui, surprise. « Pierre ? Vous êtes encore là ? Vous auriez dû rentrer chez vous, la soirée est annulée. »
« Annulée ? Vous rigolez ! » s’exclama le jeune homme avec un accent du Sud-Ouest vigoureux et réconfortant. « Ça fait six mois qu’on bosse avec vous sur ce menu ! Vous croyez vraiment qu’on va laisser cette harpie en vert émeraude gâcher le plus beau jour de votre vie ? On a entendu ce qu’elle vous a dit. On a tout vu sur les écrans de contrôle de la plonge ! Les invités… ils ne sont pas partis, Clara ! »
Julien fronça les sourcils. « Quoi ? Ils ne sont pas rentrés chez eux ? »
« Pas un seul ! répliqua fièrement le chef. Ils sont tous sur la terrasse extérieure, autour des braseros. Vos amis de l’hôpital, votre équipe de garde, vos copains de promo, Julien… ils ont refusé de monter dans leurs voitures. Ils disent que tant que les mariés n’ont pas dansé, la noce n’est pas finie ! »
Avant que Clara ne puisse répondre, une clameur s’éleva depuis les portes-fenêtres qui donnaient sur le jardin à la française.
Un des collègues urgentistes de Clara, un colosse nommé Franck, passa la tête par l’entrebâillement, une bouteille de vin de pays dans chaque main.