Un cri d’horreur s’éleva de la table des parents de Julien. Arthur, le mari d’Éléonore, qui s’était tenu en retrait près du bar toute la soirée avec un verre de scotch à la main, lâcha son verre. Le cristal se brisa sur le marbre dans un écho sinistre qui rappela la chute du gâteau.
Sur l’écran, la suite de la séquence déroulait son inexorable cruauté. L’enfant, loin d’être pris d’une impulsion innocente, s’était accroupi avec une méthode méthodique terrifiante pour son âge. Il n’avait pas simplement poussé la table de dessert : il avait glissé sa main sous le drapé blanc pour déverrouiller un taquet de sécurité industriel fixé au châssis, puis avait tiré violemment sur un câble métallique dissimulé sous la jupe de tissu.
Ce n’était pas la maladresse d’un bambin curieux voulant goûter du sucre glace.
C’était un sabotage mécanique prémédité.
Mais ce n’était pas le pire.
Le zoom de la caméra, piloté par la détection de mouvement automatique du système haute sécurité, s’était resserré sur les débris de la base du gâteau après l’effondrement.
Dans la masse de génoise déchiquetée, sous le socle factice du premier étage qui servait de réhausseur thermique pour la crème, un objet n’appartenant absolument pas au monde de la pâtisserie venait d’apparaître au grand jour.
Une boîte métallique rectangulaire, de la taille d’un livre de poche, peinte en noir mat, entourée d’un mastic grisâtre qui avait commencé à fondre sous l’effet de la chaleur ambiante. De cette boîte émergeait une petite diode électroluminescente qui clignotait d’une lueur rouge régulière, rythmée, obsessionnelle.
Le capitaine Morel désigna l’objet du bout de son stylet tactile.
« Ceci, Mesdames et Messieurs, n’est pas une pièce de décoration. C’est un boîtier d’allumage pyrotechnique industriel couplé à un dispersant chimique à base de phosphore blanc et de solvants toxiques, destiné à provoquer un incendie instantané et dévastateur au moment où la première flamme des cierges magiques prévus pour l’ouverture du bal aurait effleuré le sommet de la pièce montée. »
Un silence absolu, sépulcral, pétrifiant, tomba sur la salle de bal.
Les invités les plus proches de l’estrade reculèrent brusquement de plusieurs mètres, trébuchant sur leurs propres chaises, renversant des flûtes de champagne dans leur panique.
« Mon Dieu… murmura Julien, les yeux exorbités, se tournant vers sa cousine avec un regard où se mêlaient la folie et l’incompréhension totale. Éléonore… qu’est-ce que… mais pourquoi ? Pourquoi aurais-tu voulu brûler la salle ? Pourquoi brûler le gâteau ? Nos familles sont là ! Il y a des personnes âgées ! Il y a nos amis ! »
Éléonore ne souriait plus. La peau de son visage semblait s’être affaissée sur ses pommettes saillantes. Ses lèvres tremblaient de manière convulsive.
« C’est faux, balbutia-t-elle, la voix soudain rauque et brisée. C’est un montage. Une supercherie ! Cette fille… cette petite roturière sans le sou que tu as épousée… elle a tout inventé ! Elle a payé les techniciens pour me piéger ! Arthur, dis quelque chose ! Ne les laisse pas me regarder comme ça ! »
Arthur, son époux, ne fit pas un pas vers elle. Il resta pétrifié, le visage déformé par un dégoût si violent qu’il semblait sur le point de vomir sur son smoking impeccable.
« Tais-toi, Éléonore, souffla-t-il, la voix blanche. Par pitié… tais-toi. Le testament… c’était pour ça ? L’appartement du quai d’Orsay et la fiducie suisse ? C’était pour ça ? »
Clara s’avança alors. Elle marcha avec une lenteur calculée, ses talons résonnant avec la précision d’un métronome sur le dallage de marbre, contournant la mare de débris toxiques sans jamais détacher ses yeux de ceux de la femme qui avait voulu transformer son mariage en brasier criminel.
« Vous pensiez que j’étais une idiote, n’est-ce pas, Éléonore ? dit Clara d’une voix cristalline qui portait sans effort jusqu’aux derniers rangs de la verrière. Une simple infirmière de province, entrée par effraction dans votre dynastie familiale décadente. Vous pensiez que je ne remarquerais pas vos visites nocturnes au domaine hier soir, sous prétexte d’apporter les dragées ? Vous pensiez que je n’avais pas découvert ce que vous faisiez dans les comptes de tutelle du grand-père de Julien ? »
Chapitre III : L’Étau se Ressert
Le capitaine Morel fit signe à son lieutenant. « Vasseur, faites entrer l’équipe de déminage de la sécurité civile et le procureur adjoint. Ils attendent dans le fourgon de commandement depuis vingt minutes. Et passez les menottes à Madame. »
« Non ! Ne me touchez pas ! » hurla Éléonore en reculant précipitamment vers la baie vitrée qui donnait sur le parc obscurci par la nuit. « Vous ne savez pas qui je suis ! Mon père était préfet honoraire ! Mon oncle siège au Conseil d’État ! Vous n’avez aucune compétence pour intervenir dans une réception privée sans mandat d’un juge du siège ! »
« Le mandat d’amener a été signé ce matin à onze heures par le juge d’instruction Van Ruymbeke, Madame, répliqua froidement Morel en tirant de sa poche un feuillet plié en quatre qu’il déplia sous les yeux révulsés de la suspecte. Pour tentative d’assassinat avec préméditation, empoisonnement avec préméditation, abus de faiblesse sur personne vulnérable et association de malfaiteurs en vue de commettre un crime en bande organisée. Vous voulez que je lise les annexes concernant la falsification des bilans comptables de la société civile immobilière des Marais ? »
Le petit Lucas, réalisant soudain que le « jeu » ne se déroulait plus selon le scénario répété dans la berline allemande de sa mère, se mit à hurler. Ce n’était pas un cri de tristesse, mais une colère d’enfant gâté pris au piège. « Maman ! Tu m’avais promis la tablette dorée ! Tu m’avais dit que si la table tombait, la méchante dame partirait pour toujours et que papa arrêterait de pleurer ! Maman ! »
« Tais-toi, idiot ! Ferme ta bouche ! » éructa Éléonore dans un accès de rage incontrôlée, perdant définitivement ce vernis aristocratique qui constituait son unique armure sociale.