« C’est une assignation devant la Commission fédérale pour l’égalité des chances en matière d’emploi (EEOC) ainsi qu’une plainte pour harcèlement, représailles illégales et rupture abusive de contrat », répondis-je posément. « Hier matin, tu as choisi de suspendre une employée senior victime d’un crime violent avéré, documenté par la police de New York, sous prétexte que des trolls sur les réseaux sociaux envoyaient des courriels à nos ressources humaines. Tu m’as retirée du compte Reynolds pour transférer ma prime de vingt mille dollars à ton protégé, David. Tu as agi par lâcheté managériale, sans consulter le service juridique d’Aegis. »
« Sloan, soyons raisonnables… L’image du cabinet était directement menacée… »
« L’image du cabinet est désormais engagée dans un procès fédéral pour discrimination et représailles contre une salariée blessée au travail par l’intermédiaire d’une campagne de diffamation en ligne », coupa Greer, ouvrant le classeur pour lui montrer les premières pages paraphées. « Mais ce n’est pas tout. »
Je me penchai légèrement au-dessus du bureau. « Voici mon offre, Richard. Tu as exactement quinze minutes pour faire deux choses. Premièrement, publier un communiqué de presse officiel sur l’intranet de l’entreprise et sur le compte LinkedIn institutionnel d’Aegis déclarant que la direction apporte son soutien total et inconditionnel à Sloan Vance, victime d’une agression criminelle odieuse en cours de poursuite pénale, et annoncer que l’entreprise condamne fermement la diffamation organisée contre ses cadres. Deuxièmement, réintégrer immédiatement mon nom sur le dossier de fusion Reynolds, avec un avenant garantissant ma prime de performance quel que soit mon temps de présence effectif au bureau durant ma convalescence. »
Richard devint écarlate. « Tu me menaces ? Dans mon propre bureau ? »
« Je ne te menace pas, Richard. Je calcule un risque. Si tu refuses, dans vingt minutes, Maître Bradley Thorne dépose la plainte auprès du greffe du tribunal de Manhattan. Les journalistes financiers du Wall Street Journal et de Bloomberg, avec qui j’ai déjeuné le mois dernier, recevront une copie du rapport médical attestant d’une brûlure à l’acide, juxtaposée à ton courriel me suspendant pour atteinte à l’image. Le conseil d’administration d’Aegis devra alors décider s’il préfère sacrifier son actuaire la plus rentable ou un directeur général incapable de distinguer une crise de relations publiques d’une infraction pénale caractérisée. Ton siège vaut-il vingt mille dollars et un communiqué de presse ? »
Richard regarda le classeur. Ses doigts tapotaient frénétiquement sur la table. Il connaissait mes chiffres. Il savait que mon taux de rétention des clients institutionnels était le plus élevé de la division. Il savait surtout que la présidente du conseil d’administration détestait par-dessus tout les procès publics liés au traitement des femmes cadres dans le milieu de la finance.
Il déglutit difficilement.
« Le communiqué… devra être relu par notre département juridique », lâcha-t-il, la voix enrouée.
« Il est déjà rédigé », dit Greer en glissant une feuille volante devant lui. « Tu n’as plus qu’à y apposer ta signature électronique. Tu as quatorze minutes. »
Chapitre 5 : LA CHUTE DES MASQUES
Pendant que Richard capitulait devant les réalités économiques de son entreprise, l’autre front s’ouvrait avec une violence millimétrée.
À onze heures, Maître Thorne fit délivrer par huissier de justice un dossier complet au siège de la maison mère du fiancé de Fallon, à Greenwich, Connecticut. Le dossier ne contenait aucune lettre d’insultes ni de récriminations familiales. Il contenait uniquement des pièces probantes :
La copie intégrale du rapport toxicologique préliminaire du NYPD confirmant la présence d’acide trichloracétique pur dans le verre lancé par Fallon.
Les enregistrements vidéo bruts saisis par la police, montrant le geste délibéré, le sourire face caméra et l’intervention complice de Sibil.
Les métadonnées du fichier Notion extrait par Sutton, prouvant la commande de produits corrosifs avec la carte bancaire personnelle de Miles Vance, et l’objectif commercial de viralité monétisée.
Une sommation interdisant la dissipation ou le transfert d’actifs financiers sous peine de poursuites pour complicité de banqueroute frauduleuse.
Arthur Vance, le patriarche de la famille du marié, était un homme d’affaires de la vieille école. Pour lui, la notoriété sur Instagram n’avait jamais été rien d’autre qu’un cirque pour écervelés. Mais voir le nom de son unique héritier mêlé à une attaque à l’acide préméditée pour remporter un concours de cosmétiques dépassait toutes les limites de l’acceptable.
À midi et demi, alors que j’étais installée dans la salle de conférence du cabinet de Thorne, le téléphone portable de Greer vibra violemment. C’était ma mère.
Je pris l’appareil et décrochai.
« Sloan ! » hurla Sibil à travers le combiné. Sa voix, d’ordinaire si mielleuse et maniérée, ressemblait au grincement d’une tôle rouillée. « Qu’est-ce que tu as fait ?! Es-tu devenue complètement folle ? »
« Bonjour, Sibil. Comment va ta peau ? La mienne est encore en train de se nécroser au niveau de l’épiderme superficiel, merci de t’en soucier. »
« Miles vient de quitter Fallon ! » cria-t-elle, au bord de l’hystérie. « Ses avocats sont arrivés à leur appartement il y a une heure avec des déménageurs et une notification d’annulation de mariage ! Ils ont bloqué tous les comptes conjoints ! Fallon est prostrée dans sa chambre, elle pleure toutes les larmes de son corps ! Les agents de sécurité de l’immeuble ont refusé de me laisser monter ! Tu es en train de briser la vie de ta sœur ! »
« Fallon a tenté de me défigurer à vie pour un partenariat commercial à cent mille dollars, Sibil. Et toi, tu as tenté d’essuyer de l’acide avec une serviette en lin pour que la caméra ne capte pas le sang. Tu as fait ton choix sur cette piste de danse. Tu as choisi la production plutôt que ta propre fille. »
« C’était un accident ! Elle voulait juste faire un coup d’éclat ! Elle ne savait pas que le produit était si fort ! »