À travers tout le manoir, les haut-parleurs dissimulés dans les plafonniers et les corniches de plâtre crachèrent une onde de choc sonore d’une netteté foudroyante. Le vacarme des conversations s’éteignit d’un coup net sous la voix amplifiée de Donna Gianna Duca résonnant dans chaque corridor, chaque chambre et chaque salon :

« Make sure the strike in the garden looks like an outside hit from the Chicago crew… Once Lorenzo’s body is identified, the syndicate succession automatically falls to me under father’s 2012 living trust… Make sure the florist delivers white calla lilies for his casket. Lorenzo always detested roses… »

Dans la cuisine, les trois gardes se figèrent comme s’ils venaient d’être foudroyés sur place. Leurs tasses de café s’écrasèrent sur le marbre blanc dans un fracas assourdissant.

« C’est… c’est la voix de la Donna ! » balbutia l’un d’eux, les yeux exorbités. « C’est quoi ce bordel ? Qui diffuse ça ? »

Avant qu’ils ne puissent esquisser le moindre mouvement vers leurs armes, une coupure générale plongea l’intégralité du manoir dans un noir d’encre absolu. Les lumières s’éteignirent, le ronronnement des réfrigérateurs cessa, et seul le son tonitruant de la confession enregistrée continua de tourner en boucle sur le circuit d’urgence indépendant.

Puis, dans l’obscurité la plus complète, retentirent trois détonations étouffées, sèches comme des claquements de fouet.

Tchick. Tchick. Tchick.

Des bruits de corps lourds s’effondrant sur le carrelage de la cuisine résonnèrent dans la nuit.

« Avance », fit la voix d’outre-tombe de Lorenzo dans les ténèbres de l’office.

Je pris Emma dans mes bras, couvrant ses yeux de ma main, et nous pénétrâmes dans la cuisine. Les trois gardes gisaient au sol, neutralisés avec une précision chirurgicale dans l’obscurité. Lorenzo se tenait debout près de la double porte battante menant aux réceptions, une silhouette spectrale illuminée seulement par les éclairs sporadiques de l’orage à travers les hautes fenêtres.

Il ne chancelait plus. L’adrénaline et la rage pure semblaient avoir totalement anesthésié ses blessures mortelles.

Nous franchîmes la galerie des portraits. Partout dans la demeure, des cris d’affolement éclataient. Des ordres contradictoires étaient hurlés par des hommes de main pris de panique :

« Éteignez ce son ! Coupez les câbles ! »
« Où est Marco ? Trouvez Marco ! »
« C’est un piège ! Les mecs de Chicago nous ont trahis ! »

Au bout de la galerie se dressaient les portes monumentales de la bibliothèque principale. Lorenzo poussa les deux battants d’un coup de botte qui fit trembler les murs d’acajou.

Chapitre 5 : Le Jugement des Ombres
La scène qui s’offrit à nos yeux dans la bibliothèque tenait de la tragédie grecque.

Une poignée de bougies de secours éclairait chichement la vaste pièce aux rayonnages sombres. Donna Gianna était acculée contre la cheminée monumentale, le visage déformé par une terreur si viscérale qu’elle en paraissait méconnaissable. Le verre de cristal s’était brisé à ses pieds, baignant le tapis persan d’une flaque de champagne pétillant. À ses côtés, Marco Vane tenait son arme de poing pointée dans le vide, les yeux errant avec frénésie dans la pénombre, incapable d’identifier l’origine de l’enregistrement qui continuait de résonner contre les voûtes de chêne.

« Qui est là ? » hurla Marco, la sueur ruisselant sur ses tempes dégarnies. « Montrez-vous, fils de putes ! Je vais vous massacrer ! »

La silhouette de Lorenzo émergea lentement de l’obscurité du chambranle.

Il marchait d’un pas mesuré, le torse droit malgré le bandage ensanglanté qui commençait à transpercer son gilet tactique. Son visage livide, éclairé par la lueur vacillante des bougies, ressemblait à celui d’un spectre arraché à son linceul. Et sur son arcade sourcilière gauche, insolent et surréaliste au milieu de cette atmosphère de mort, brillait toujours le petit pansement jaune au sourire d’ourson.

Gianna lâcha un hurlement d’horreur pure, trébuchant en arrière contre la grille du foyer éteint.

« Lorenzo… ? Non… ce n’est pas possible… Tu es mort ! Marco m’a juré que tu avais deux balles dans le ventre ! »

Marco resta pétrifié, le bras tremblant comme une feuille au vent. Son regard oscillait entre le fantôme de son maître et les taches de sang séché qui maculaient son pantalon.

« Tu… tu ne peux pas être debout… » balbutia le traître, la mâchoire tremblante. « Personne ne survit à ces blessures sans secours… »

« Tu as toujours sous-estimé la qualité des soins prodigués sous mon toit, Marco », répondit Lorenzo, sa voix retentissant avec une clarté glaciale qui fit taire l’écho de la tempête. « Tu as passé quinze ans à mes côtés, et tu n’as même pas été foutu de viser mon cœur. »

Marco tenta un geste désespéré, relevant son canon vers la poitrine de Lorenzo.

Mais le parrain fut plus rapide. Un éclair de flamme jaillit de l’extrémité de son silencieux. La détonation étouffée fit écho à un craquement sinistre : la rotule droite de Marco explosa sous l’impact d’une balle à pointe creuse. Le colossal chef de la sécurité s’effondra sur le sol ciré avec un rugissement de bête blessée, lâchant son arme qui glissa à travers la pièce.

« À genoux », ordonna Lorenzo en avançant de deux pas, posant le canon encore fumant de son arme directement sur le front dégoulinant de sueur de son ancien lieutenant.

Gianna rampa le long du manteau de la cheminée, sanglotant de terreur, ses ongles manucurés raclant la pierre taillée.

« Lorenzo ! Mon frère… écoute-moi ! Ce n’était pas moi ! C’est Marco ! C’est lui qui a tout manigancé avec Sullivan et les hommes de Chicago ! Il voulait s’emparer de la régie des docks ! Il m’a forcée à enregistrer ces mots pour se couvrir légalement ! Tu me connais… nous sommes du même sang ! Jamais je n’aurais voulu ta mort ! »

Lorenzo baissa les yeux vers la femme qui partageait ses souvenirs d’enfance, son sang et son nom. Son regard ne reflétait ni colère, ni vengeance. Rien qu’un vide infini, froid comme l’abîme d’une fosse commune.