Chapitre 2 : L’Antre de la Rancœur
Le centre de commandement souterrain semblait respirer avec nous. Au fur et à mesure que la transfusion faisait son œuvre, Lorenzo retrouvait un semblant de force vitale. Avec mon aide, il parvint à s’asseoir droit sur un fauteuil pivotant en cuir noir, face aux dizaines de moniteurs qui composaient le système de surveillance conçu par son défunt père, Don Carmine Duca.

« Regarde le moniteur quatre », ordonna Lorenzo d’une voix qui reprenait de l’autorité, bien que rauque.

Je touchai le sélecteur analogique. L’écran grésilla avant de stabiliser une image en noir et blanc de haute définition. La caméra était dissimulée derrière un miroir sans tain surplombant la monumentale cheminée de la bibliothèque privée.

Sur l’écran, Donna Gianna Duca marchait d’un pas tranquille, une coupe de champagne cristal à la main. Elle avait retiré son voile de dentelle noire, dévoilant un visage aux traits aristocratiques et sévères, étrangement jeune malgré ses quarante-cinq ans. En face d’elle, assis avec désinvolture dans le fauteuil club en cuir réservé d’ordinaire à Lorenzo, se tenait Marco Vane, le chef de la sécurité du domaine et commandant de la garde prétorienne des Duca.

« Marco a grandi avec moi », murmura Lorenzo, chaque syllabe saturée d’un venin glacé. « Mon père l’a tiré des bas-fonds de Naples quand il avait douze ans. Je lui ai donné un tiers des revenus des terminaux de fret maritime. »

Sur l’écran, Gianna s’arrêta devant Marco. La qualité audio captée par les micros dissimulés dans les boiseries était d’une clarté terrifiante.

« Tes hommes ont-ils enfin retrouvé la carcasse de mon frère ? » demandait Gianna en humant son vin pétillant.

Marco secoua la tête, l’air sombre. « Il y a des traces d’hémorragie lourde dans la cabane de jardinage. Il a perdu au moins un litre et demi de sang. Mais la terre a été remuée, et l’arrière du terrain donne sur les sous-bois. Mes gars pensent qu’il a rampé vers le ravin pour mourir comme un chien dans la boue. Les chiens ont perdu sa piste à cause de l’orage. »

Gianna laissa échapper un soupir d’agacement théâtral.

« Ne laisse rien au hasard, Marco. Lorenzo a neuf vies. Tant que je n’ai pas vu sa tête trouée d’une balle sur cette table, nous ne pouvons pas officialiser le conseil de succession avec les cinq familles de Chicago. Si les anciens apprennent qu’il respire encore, ils hésiteront à ratifier mon investiture. »

« Les anciens n’auront pas le choix », répliqua Marco d’un ton dur. « Les accès aux terminaux sont déjà bouclés par mes équipes. Les capitaines de secteur ont tous reçu leur premier virement sur leurs comptes suisses. Ils pensent tous que les hommes de main de Sullivan ont orchestré l’embuscade. Demain matin, vous serez proclamée régente de la famille Duca, et personne n’osera poser la moindre question. »

Gianna porta son verre à ses lèvres, un sourire triomphant éclairant son regard sombre.

« À la fin du règne des brutes », trinqua-t-elle doucement. « Et à l’avènement d’une gestion plus… raffinée de nos affaires. »

Dans le bunker, Lorenzo ne cilla pas. Sa mâchoire était tellement contractée que les muscles de son cou semblaient prêts à se rompre. Mais il ne cria pas. Il ne frappa pas la console. Il se contenta d’effleurer de ses longs doigts le pansement jaune qu’Emma avait posé sur son arcade.

« Elle oublie une chose », murmura Lorenzo dans un murmure qui me fit frissonner l’échine. « Notre père ne faisait confiance à personne. Ni à ses ministres, ni à ses capitaines, et encore moins à sa propre progéniture. »

Il se pencha avec peine vers un coffre scellé sous le meuble central, composant une seconde combinaison sur un cadran rotatif. La porte d’acier s’ouvrit avec un déclic lourd, dévoilant un panneau de contrôle muni de commutateurs rouges sous verre de protection, ainsi qu’un arsenal de guerre méticuleusement entretenu : plusieurs pistolets semi-automatiques équipés de réducteurs de son, des fusils d’assaut compacts et des boîtes entières de munitions perforantes.

« Ce bunker n’est pas seulement un poste d’écoute, Hélène », m’expliqua-t-il calmement. « C’est la boîte noire de cet empire. Depuis cette pièce, je peux verrouiller chaque issue du domaine avec des volets en acier trempé, couper le réseau de télécommunication privé, inonder les galeries de gaz neutralisant, ou activer le système d’adresse publique dissimulé dans chaque lustre de la maison. »

Emma s’approcha à pas feutrés, tirant timidement sur la manche de mon uniforme.

« Maman… le monsieur a un pistolet comme les méchants dans les livres ? » demanda-t-elle d’une voix fluette.

Lorenzo baissa les yeux vers la petite fille. Pour la première fois depuis cette nuit de cauchemar, la férocité de son regard s’adoucit, laissant poindre une lueur presque humaine au milieu du carnage. Il reposa doucement l’arme sur la table, hors de portée de l’enfant.

« Ce n’est pas pour faire le méchant, petite », dit Lorenzo d’une voix basse et étrangement douce. « C’est pour chasser les loups qui se sont introduits dans le salon pendant que le maître dormait. »

« Les loups ont peur des pansements d’ours ? » demanda innocemment Emma en penchant la tête sur le côté.

Lorenzo laissa échapper un rire bref, qui se mua immédiatement en une grimace de souffrance alors que ses sutures tiraient sur ses chairs meurtries.

« Les loups ont peur de la vérité, mon enfant. Et ce soir, nous allons leur en donner une dose mortelle. »

Chapitre 3 : L’Ombre et le Fer
L’horloge numérique du centre de contrôle indiquait 1 h 14 du matin. L’averse torrentielle redoublait de violence à la surface, tambourinant contre les conduits d’aération qui plongeaient dans les profondeurs du bunker.

Le plan de Lorenzo était d’une simplicité implacable, forgé par une vie entière passée à anticiper les coups de poignard dans le dos.