« Lorenzo ! » criai-je dans un souffle paniqué, brisant le protocole qui régissait ma vie de domestique depuis trois longues années.
Je n’étais plus la servante silencieuse qui nettoyait la boue des vestibules et changeait les draps des chambres d’hôtes. Devant moi, un homme se vidait de sa substance vitale, et mes vieux réflexes d’infirmière de traumatologie reprenaient violemment le contrôle de mes gestes.
« Emma, reste assise sur ce fauteuil. Ne touche à rien, trésor. Tu gardes Barnabé avec toi, d’accord ? »
La petite fille hocha sagement la tête, serrant son lapin de peluche contre sa poitrine maculée de boue. Ses grands yeux bruns, emplis d’une curiosité sans peur, ne quittaient pas le grand colosse effondré à mes côtés.
Je fis pivoter Lorenzo sur le dos, ignorant les gémissements de douleur qui s’échappaient d’entre ses lèvres bleuies. Sa peau prenait cette teinte cireuse et grisâtre caractéristique d’un collapsus cardiovasculaire imminent. Les deux orifices d’entrée des projectiles au niveau du flanc gauche laissaient échapper un sang noir, signe probable d’une atteinte mésentérique ou hépatique basse. Le pansement d’ours jaune collé sur son arcade par Emma semblait dérisoire, une touche d’enfance ridicule posée sur l’abîme de la mort violente, mais le sang avait cessé de couler au-dessus de son sourcil.
« Armoire… à pharmacie… » parvint à articuler Lorenzo, chaque mot arraché à ses poumons dans une agonie visible. « Derrière… les classeurs gris… code un, neuf, sept, deux… »
Je me ruai vers le fond de la salle de contrôle. Dissimulée derrière un panneau de métal amovible, une cavité blindée s’ouvrit lorsque je tournai les quatre molettes numérotées. Ce que j’y découvris dépassait de loin la simple trousse de premiers secours : c’était un bloc de chirurgie de campagne complet, digne d’une unité de forces spéciales. Des flacons de soluté physiologique stérile, des expanseurs de volume plasmatique, des garrots tourniquets militaires, des sachets de gaze hémostatique imprégnée de kaolin, des sets de suture d’urgence et, miracle inespéré, quatre poches de sang O négatif conservées dans un petit réfrigérateur thermoélectrique autonome.
« Dieu soit loué », murmurai-je, les doigts tremblants mais précis.
Je revins en courant auprès du parrain. Déchirant sa chemise italienne d’un geste sec pour dégager le champ abdominal, je découvris les ravages du tir à bout portant : deux perforations nettes, l’une ayant effleuré la crête iliaque, l’autre logée profondément dans la fosse lombaire gauche.
« Écoutez-moi, monsieur Duca », dis-je d’une voix que je forçai à demeurer implacable. « Vous avez une hémorragie interne massive. Si je ne clampe pas les vaisseaux et si je ne remplis pas vos artères immédiatement, votre sœur héritera de votre empire avant le lever du soleil. Vous m’entendez ? »
Ses paupières lourdes se soulevèrent. Une flamme sombre, presque inhumaine, vacilla au fond de ses pupilles dilatées.
« Pas… Gianna… » cracha-t-il dans un gargouillement de salive rosée. « Fais… ce que tu dois… petite nurse. »
Je posai sans attendre une voie veineuse de gros calibre dans la veine antécubitale de son bras droit. Le plastique de l’aiguille s’enfonça avec une résistance familière, et le retour veineux sombre confirma mon geste. En moins de deux minutes, une poche d’expanseur plasmatique s’écoulait à débit maximal sous la pression de mes mains, suivie d’une poche de sang universel.
Puis vint le moment le plus brutal : l’application de la gaze hémostatique. J’enfonçai les mèches gorgées de coagulant directement dans la trajectoire de la balle pour comprimer la brèche vasculaire interne. Lorenzo poussa un hurlement étouffé, ses phalanges se refermant sur mon avant-bras avec la puissance d’un étau d’acier, manquant de briser mes os.
Emma poussa un petit cri d’effroi depuis son fauteuil.
« Tout va bien, Emma ! » criai-je sans interrompre la compression manuelle. « Le monsieur a mal, mais maman répare son ventre ! Reste avec Barnabé ! »
Lorenzo relâcha lentement sa prise, ses yeux se révulsant un instant avant que sa volonté de fer ne le ramène à la réalité. La sueur ruisselait sur son front décharné, glissant autour du petit ours jaune en plastique qui tenait bon contre sa chair suppliciée. Vingt minutes plus tard, après avoir vidé deux poches de sang et stabilisé les pansements compressifs avec des bandes adhésives larges, son pouls radial commençait à retrouver une consistance régulière. La pression artérielle remontait lentement ; le spectre de la mort immédiate reculait d’un pas.
Il reposa sa tête contre le panneau de commande, respirant avec une régularité douloureuse.
« Pourquoi ? » murmura-t-il, sans me regarder, les yeux rivés sur les tubes plastiques qui alimentaient ses veines.
« Pourquoi quoi ? » répondis-je en nettoyant mes mains ensanglantées avec de l’alcool chirurgical.
« Tu es la veuve de Julian Ward. Je t’ai vue nettoyer les parquets du manoir pendant trois ans. Tu n’as jamais levé les yeux vers moi. Tu aurais pu me laisser crever dans cette terre. Tu aurais pu prendre ma montre, mon argent, et courir. »
Je me tournai vers lui, essuyant une goutte de sueur qui me brûlait les cils.
« Parce que ma fille était là », répondis-je froidement. « Emma vous a vu blessé. Elle a posé sa main sur votre tête. Si je vous avais laissé mourir sous ses yeux sans agir, j’aurais appris à mon enfant que la vie ne vaut rien. Et puis… » Je désignai d’un geste de tête l’écran au-dessus de nous, où le visage de Donna Gianna s’affichait toujours en gros plan dans la bibliothèque du manoir. « Votre sœur a envoyé des monstres armés dans mon jardin. Si vous mourez, personne ne protège les innocents qui vivent sous ce toit. »
Lorenzo ferma les yeux un instant. Un sourire amer et terrifiant étira ses lèvres pâles.
« Tu as du cran, Hélène Ward. Beaucoup plus que la moitié des lieutenants qui mangent à ma table. »