« Tes forces ne suffiront pas pour un assaut frontal », l’avertis-je en vérifiant la stabilité de ses pansements sous sa veste propre, tirée d’une penderie d’urgence du bunker. « Tu as perdu trop de sang. Au premier effort violent, la brèche artérielle peut se rouvrir, et je n’aurai plus assez de soluté pour empêcher un arrêt cardiaque définitif. »
Lorenzo enfila un gilet pare-balles ultra-léger par-dessus les bandages, serrant les bandes velcro avec une régularité de métronome malgré la sueur qui perle à ses tempes.
« Je n’ai pas besoin de courir un marathon, Hélène », répliqua-t-il en glissant un pistolet automatique muni d’un silencieux dans son étui d’épaule. « Dans ce domaine, la force brute n’est rien sans l’autorité. Les hommes qui quadrillent le parc ne sont pas des fanatiques ; ce sont des mercenaires payés pour obéir au chef légitime. Pour l’instant, ils croient que je suis un cadavre dans les orties. Si je réapparais au cœur du dispositif avec les preuves de la trahison de Gianna, Marco perdra son armée en l’espace de dix secondes. »
Il se tourna vers la console et inséra la cassette audio contenant l’enregistrement accablant de Gianna dans un transmetteur numérique relié au serveur central du réseau de sécurité.
« Tu restes ici avec Emma », m’ordonna-t-il en me tendant un petit émetteur radio crypté. « Dès que la trappe est fermée, tu enclenches ce verrou manuel. Même avec une charge de plastic, personne ne pourra franchir cette porte depuis l’extérieur. Si dans quarante minutes je ne t’ai pas rappelée sur ce canal, utilise la galerie d’évacuation sud. Elle débouche à huit cents mètres d’ici, dans une vieille station de pompage sur la rive du fleuve. Prends l’argent liquide dans le coffre et disparais du pays avec ta fille. »
Je regardai cet homme dont la réputation terrifiait la moitié de l’État. Un criminel, un baron des ténèbres, un chef impitoyable… mais qui, au seuil du tombeau, confiait sa survie et son secret à une simple veuve et à une fillette aux mains sales.
« Non », dis-je soudainement.
Lorenzo s’arrêta net, un sourcil levé, surpris par l’audace de ma réplique.
« Comment ça, non ? »
« Si vous montez seul et que vous vous effondrez dans les escaliers de service à cause d’une chute de tension, Gianna et Marco vous achèveront, et ils finiront par fouiller la remise centimètre par centimètre. Je connais ce manoir mieux que vous, monsieur Duca. J’en nettoie chaque recoin depuis trois ans. Je sais par quel passage de lingerie contourner les hommes de Marco sans faire grincer une seule latte de chêne. Et si vos pansements cèdent, il vous faudra quelqu’un pour comprimer votre flanc le temps de porter votre estocade. »
Lorenzo me fixa longuement, ses yeux perçants sondant mon âme pour y déceler la moindre trace de tremblement ou de duplicité. Il ne trouva qu’une détermination froide, celle d’une mère qui savait que sa seule chance de liberté était la destruction totale des traîtres qui encerclaient sa maison.
« Et la petite ? » demanda-t-il d’une voix plus sourde.
« Emma connaît les règles du silence », répondis-je en m’agenouillant devant ma fille. « Emma, mon ange, regarde maman. On va jouer au jeu de la souris. Tu te souviens du jeu de la souris dans la forêt ? »
La fillette hocha vivement la tête, serrant son lapin Barnabé sous son bras.
« Pas un bruit », chuchota-t-elle avec une gravité désarmante. « Même si les méchants chiens aboient. »
« Même s’ils aboient tout près », confirmai-je en embrassant son front tiède.
Lorenzo prit une profonde inspiration, rajustant le silencieux de son arme avec un claquement métallique sec.
« Alors en route pour la maison de mon père », dit-il. « Que justice soit faite. »
Chapitre 4 : La Cène des Traîtres
L’accès secondaire du bunker ne menait pas vers la remise extérieure, mais grimpait à travers un conduit de maçonnerie oublié, jadis utilisé pour faire circuler la vapeur du système de chauffage victorien. Nous progressions avec une lenteur calculée, chaque pas mesuré pour étouffer le moindre crissement de tissu.
Lorenzo souffrait le martyre. Je sentais la chaleur fiévreuse qui émanait de son corps chaque fois qu’il s’appuyait contre mon épaule pour franchir une volée de marches. Mais pas une plainte ne franchissait ses lèvres. Seule la crispation de sa mâchoire et le battement frénétique de la carotide sous le col de sa veste trahissaient la violence de son agonie intérieure. Derrière nous, Emma grimpait sans un bruit, posant ses petites mains nues sur les marches poussiéreuses, son lapin fermement calé sous son aisselle.
Nous atteignîmes enfin la cavité murale dissimulée derrière le lambris de l’office des cuisines, au rez-de-chaussée du manoir.
À travers la fente d’aération, l’atmosphère de la maison nous frappa de plein fouet. L’odeur familière de la cire d’abeille et des lys blancs se mêlait à celle, plus âcre, des cigarettes de contrebande fumées par les hommes de Marco. Trois gardes en tenue tactique noire étaient adossés au plan de travail en marbre de la cuisine, leurs fusils en bandoulière, riant à voix basse tout en buvant du café fort.
« Les gars de Chicago veulent leur part dès demain midi », disait l’un d’eux en ricanant. « Gianna va leur lâcher les entrepôts du secteur est pour avoir la paix. »
« Tant qu’elle double nos primes de garde comme promis, elle peut bien leur donner toute la ville », répondit un second en écrasant son mégot dans une soucoupe en porcelaine de Saxe.
Lorenzo se glissa contre mon oreille, son souffle tiède effleurant ma tempe.
« Reste ici avec Emma jusqu’à ce que le son se déclenche », murmura-t-il. « Quand la panique commencera, cours vers le grand vestibule. Pas avant. »
Avant que je ne puisse répliquer, il actionna la télécommande miniature dissimulée dans sa paume.
Instantanément, le monde bascula dans le chaos.