« Maître, reconnaissez-vous cette écriture ? »

Chapitre 4 : La clé des ombres
Corbière baissa les yeux vers le calque. Ses pupilles se dilatèrent. Ses mains se mirent à trembler si violemment que ses lunettes glissèrent le long de son nez aquilin pour atterrir sur le buvard.

« C’est… c’est l’écriture de Monsieur Beaumont, murmura-t-il, incapable de masquer sa terreur. Mais ce document… où l’avez-vous trouvé ?
— Là où mon père l’avait placé avant que vous ne l’isoliez du monde, répondit Alexandre en fixant Valérie. Mon père m’a laissé un message. Un message crypté, mais très clair pour quiconque a grandi dans cette maison. ‘Là où la lumière ne ment jamais.’ Valérie, vous pensiez avoir tout fouillé, n’est-ce pas ? Vous avez retourné les tiroirs de son secrétaire, fracturé le coffre-fort de la chambre, éventré les doublures de ses vestes. Mais vous n’avez jamais compris cet endroit, parce que vous n’y avez jamais vu autre chose qu’un tas de pierres à monnayer. »

Alexandre se leva. D’un pas mesuré, il contourna la table et se dirigea vers le fond du salon, vers la grande bibliothèque sculptée qui occupait tout le pan de mur nord. Les rayons regorgeaient d’éditions anciennes, de traités de droit maritime et d’encyclopédies reliées de cuir vert.

Il s’arrêta devant le trumeau central, sculpté d’un mascaron représentant le dieu Chronos tenant un sablier. Il leva les yeux vers l’imposte en vitrail située au sommet de la fenêtre sud : le soleil d’automne, déclinant doucement, projetait à cet instant précis un rai de lumière pourpre à travers le verre teinté, frappant l’œil droit du mascaron.

Alexandre tendit la main, pressa l’orbite de pierre. Un déclic métallique sourd résonna derrière les boiseries.

Dans un grincement discret de gonds dissimulés, un panneau entier de la bibliothèque pivota vers l’intérieur, révélant une cavité sombre maçonnée à même les fondations médiévales du manoir.

Valérie fit un pas en arrière, sa respiration se bloquant dans sa gorge.

« Non… ce n’est pas possible… souffla-t-elle.
— Vous cherchiez le testament authentique ? dit Alexandre en plongeant la main dans l’obscurité. Le voici. »

Il en retira un coffret d’ébène marqueté d’ivoire. Le coffret n’était pas verrouillé. À l’intérieur reposait un volumineux carnet à la couverture de basane noire, ainsi qu’un acte notarié revêtu du cachet rouge d’un officier ministériel parisien, accompagné d’une série de flacons scellés à la cire et étiquetés avec soin.

Alexandre ouvrit le document notarié et lut distinctement :

« ‘Testament olographe d’Henri Beaumont, déposé en l’étude de Maître Vaneau, notaire à Paris, révoquant toute disposition antérieure ou ultérieure non contresignée de ma main dans mon carnet journalier personnel.’ »

Alexandre leva les yeux vers le notaire, dont le visage avait désormais la couleur de la cire de funérailles.

« Voulez-vous que je lise les codicilles, Maître Corbière ? Ou préférez-vous que je transmette immédiatement le carnet de mon père au procureur de la République ? Il y a consigné jour après jour, avec une précision clinique, chaque dose de substance suspecte qu’il a retrouvée dans ses tisanes, chaque pression exercée par Madame Delcourt, et la confession enregistrée de vos chantages réciproques. Mon père faisait semblant de succomber à votre emprise pour avoir le temps de constituer ce dossier et de le faire parvenir à Paris. »

Un silence de plomb tomba sur la pièce. Le seul bruit perceptible était le sifflement du vent s’engouffrant sous la porte et le souffle rauque de Corbière qui semblait au bord de l’apoplexie.

Chapitre 5 : L’effondrement du masque
« Vous mentez ! cria soudain Valérie, la voix déformée par une rage animale. Vous bluffez ! Ce carnet n’a aucune valeur juridique ! C’était un vieillard sénile, paranoïaque ! J’ai passé cinq ans de ma vie à m’occuper de ses infirmités pendant que vous meniez grand train ! Tout ce qui est ici m’appartient ! J’ai signé les actes de gestion ! Le domaine est à moi ! »

Elle s’élança vers la table, tentant de s’emparer du dossier de Corbière, mais Alexandre fut plus prompt. D’un revers de bras, il écarta la femme avec une autorité implacable.

« Rien ne vous appartient ici, Valérie. Pas même la terre sous vos pieds. Les flacons que voici ont été analysés par anticipation par un laboratoire indépendant dont les rapports sont annexés au document parisien. La substance utilisée était de la digitale pourprée, extraite des parterres mêmes de l’orangerie, distillée à petites doses pour simuler une insuffisance cardiaque graduelle. »

Marguerite poussa un cri d’horreur en portant la main à sa bouche.

« Vous… vous l’avez empoisonné à petit feu… murmura la vieille femme, les yeux écarquillés par l’épouvante.
— Vous ne prouverez rien ! hurla Valérie en reculant vers la porte du vestibule. Richard ! Thomas ! Venez immédiatement ! »

La porte du salon s’ouvrit avec fracas. Deux hommes trapus, vêtus de vestes de toile huilée, firent irruption dans la pièce. Leurs visages durs portaient l’empreinte de la brutalité sans scrupule.

« Sortez-le d’ici ! ordonna Valérie, le visage tordu de haine. Sortez-le et prenez cette boîte ! »

Les deux hommes firent un pas en avant, les poings serrés. Mais Alexandre ne recula pas d’un pouce. Sans un mot, il plongea la main dans la poche de son manteau et en sortit un petit sifflet d’argent qu’il porta à ses lèvres. Un son strident et perçant déchira l’atmosphère feutrée du manoir.

À la seconde même, les portes latérales donnant sur la galerie des glaces cédèrent. Quatre gendarmes en uniforme, conduits par le commandant de la brigade locale et accompagnés d’un homme à l’allure austère en costume sombre — Maître Vaneau en personne —, envahirent la pièce, leurs armes de service à la main.

« Gendarmerie nationale ! Ne bougez plus ! » résonna la voix martiale de l’officier.

Les deux hommes de main s’arrêtèrent net, les bras ballants, comprenant instantanément que la partie était perdue. Richard lâcha le gourdin qu’il dissimulait dans sa manche, le bois résonnant lourdement sur le plancher ciré.