Alexandre déplia le morceau de papier calque. Il ne contenait pas de phrases, mais une série de coordonnées géographiques et un schéma rudimentaire du sous-sol de la bibliothèque, accompagné d’une mention manuscrite à l’encre violette, écrite de la main tremblante mais reconnaissable d’Henri Beaumont : « La trahison se nourrit de notre sang. Ne signe rien, mon fils. Brûle le masque. »
« Maître Corbière… est-il de mèche avec elle ? interrogea Alexandre, le regard assombri.
— Corbière est criblé de dettes de jeu, chuchota Marguerite. C’est Valérie qui a racheté ses créances par l’intermédiaire d’une société écran au Luxembourg. S’il ne lit pas le testament qu’elle a rédigé, il est ruiné et radié de l’ordre des notaires. Vous devez vous méfier, Alexandre. Ils ont l’intention de vous faire signer un acte de renonciation partiel dès aujourd’hui, sous prétexte d’apurer les dettes fiscales du domaine avant l’inventaire.
— Un acte de renonciation… murmura-t-il avec un sourire sans joie. Ils me croient toujours aussi naïf et impulsif qu’à vingt ans. »
Alexandre se redressa, réajusta son pardessus et prit la main meurtrie de la vieille femme entre les siennes.
« Vous allez venir avec moi. À l’intérieur.
— Non, Alexandre, supplia-t-elle en tremblant. Ils sont capables de tout. Il y a deux hommes à elle dans les écuries… ce sont eux qui m’ont traînée et attachée hier soir…
— Les écuries et ce manoir sont à moi, Marguerite. Et il est temps que chacun reprenne sa véritable place. »
Chapitre 3 : La danse des imposteurs
Le grand vestibule d’entrée sentait la cire d’abeille et l’encens froid. Les portraits des ancêtres Beaumont s’alignaient le long des boiseries de chêne sombre, leurs regards austères semblant juger les vivants.
Au centre du salon d’apparat, devant une vaste cheminée monumentale où crépitaient quelques bûches de hêtre, une table d’acajou avait été dressée. Des liasses de dossiers reliés de rubans bleus y reposaient avec une précision quasi chirurgicale.
Assis dans un fauteuil club, Maître Corbière, un homme entre deux âges au front dégarni et aux lunettes d’or sans cesse glissantes, triturait nerveusement un coupe-papier en nacre. Valérie se tenait debout près de la fenêtre, une tasse de porcelaine fine entre les mains, observant le parc avec l’assurance d’une reine dans son domaine.
Lorsque la double porte s’ouvrit à la volée, ils sursautèrent tous deux. Alexandre entra, tenant fermement Marguerite par le bras.
« Que signifie cette mascarade ? s’indigna immédiatement Valérie en reposant sèchement sa tasse sur la console de marbre. Alexandre, vous osez introduire cette mendiante dans le salon d’honneur ? Maître Corbière est un homme fort occupé, nous devons régler cette succession sans délai.
— Maître Corbière aura tout le temps nécessaire, répondit Alexandre d’une voix posée, dont le calme glacial fit frissonner le notaire. Marguerite n’est pas une intruse. Elle est le seul témoin digne de foi des dix dernières années écoulées entre ces murs.
— Monsieur Beaumont… bafouilla le notaire en s’essuyant les tempes avec un mouchoir blanc. La présence d’un tiers étranger à la famille lors de la lecture préparatoire n’est absolument pas réglementaire…
— Marguerite fait partie de ma famille bien plus que quiconque dans cette pièce, coupa Alexandre en s’asseyant au bout de la table. Maître, instruisez-moi. Quel est l’état du testament déposé par mon père ? »
Corbière échangea un regard furtif avec Valérie. Celle-ci hocha très légèrement la tête, un pli d’arrogance retroussant le coin de sa bouche.
« Eh bien, commença l’homme de loi en ouvrant un épais dossier frappé du sceau de l’étude, l’acte en notre possession date de six mois à peine. Rédigé et signé par votre défunt père en présence de deux témoins indépendants. Aux termes de cet acte, compte tenu de votre longue absence et de la rupture manifeste des devoirs filiaux, la quotité disponible ainsi que l’usufruit total du domaine, des terres et des actions du groupe Beaumont reviennent à Madame Valérie Delcourt, son infatigable compagne et soutien de ses derniers jours. »
Alexandre ne cilla pas.
« Et que me réserve ce document providentiel ?
— Une réserve héréditaire minimale, payable sous forme de rente trimestrielle sur les bénéfices résiduels d’une filiale en liquidation… à condition expresse que vous signiez sans réserve l’inventaire descriptif et l’abandon de tout droit de gestion avant ce soir dix-huit heures. À défaut, le testament prévoit des clauses de caducité qui entraîneraient la saisie conservatoire de vos propres avoirs pour éponger les cautions solidaires contractées jadis par la holding.
— C’est admirablement ficelé, commenta Alexandre sans hausser le ton. Vraiment admirable. Une manœuvre d’extorsion sous couvert de droit successoral.
— Alexandre, comment osez-vous ? feignit de s’étrangler Valérie, portant une main à sa gorge. Votre père était lucide ! Il a voulu me protéger, moi qui ai veillé sur lui quand il crachait le sang, pendant que vous festoyiez dans les salons parisiens avec l’argent qu’il vous avait avancé !
— Mon père crachait le sang ? répéta doucement Alexandre en se tournant vers Marguerite. Marguerite, de quoi est mort Henri Beaumont ? »
La vieille servante s’avança d’un pas, ignorant le regard incendiaire de Valérie.
« Monsieur Henri n’avait aucune maladie pulmonaire, déclara-t-elle avec une voix claire qui résonna sous les hauts plafonds. Il souffrait de crises d’estomac intolérables après chaque tisane que Madame Delcourt lui préparait elle-même le soir. Les derniers mois, il n’avait plus la force de sortir du lit. On refusait que son médecin de famille habituel, le docteur Marchand, vienne l’examiner. Valérie a fait venir un praticien complaisant de la ville voisine.
— C’est une calomnie pure et simple ! hurla Valérie, dont le masque de distinction commença à se fissurer. Maître, faites expulser cette folle immédiatement ! Appelez Richard et Thomas aux écuries !
— Qu’ils viennent, dit froidement Alexandre. Qu’ils entrent. Nous verrons qui commande ici. »
Il tira de sa poche le papier calque sorti de la montre de gousset et le posa sur la table d’acajou, juste devant le nez de Corbière.