Quinze années d’absence ne suffisaient pas à effacer le souvenir d’un claquement de porte, d’un regard de glace paternelle et d’une valise bouclée à la hâte un soir d’orage. Parti sans un sou pour bâtir sa propre existence dans les chantiers navals puis les conseils d’administration de la capitale, Alexandre était devenu un homme d’affaires redouté, au regard acier et aux traits sévères. Mais à cet instant, face à la silhouette brisée agenouillée au bas de l’escalier, toute sa cuirasse vola en éclats.
« Marguerite ! » s’écria-t-il, franchissant les dernières marches d’un bond.
La vieille femme leva des paupières rougies. Sa peau diaphane portait la trace de nuits sans sommeil, et ses lèvres tremblaient d’un spasme incontrôlable. Autour de son poignet droit, un chanvre grossier mordait la chair, dessinant des sillons violacés et suppurants. Et juste en dessous, brillant faiblement sous la grisaille du ciel, reposait une montre à gousset argentée, ornée d’armoiries finement ciselées : le blason de sa propre mère, disparue lorsqu’il n’était encore qu’un nourrisson.
« Monsieur Alexandre… murmura-t-elle, d’un souffle brisé par les sanglots. C’est bien vous… vous êtes venu…
— Qui vous a fait cela ? gronda Alexandre, s’agenouillant dans la poussière sans égard pour la laine immaculée de son pantalon de drap. Qui a osé poser les mains sur vous ? »
Derrière lui, le bruit sec d’escarpins sur la pierre retentit. Valérie Delcourt s’avança, ajustant le col de son tailleur noir ajusté. Son visage aux pommettes hautes, d’ordinaire impassible et soigneusement poudré, laissait transparaître une ride de contrariété.
« Alexandre, voyons, cessez cette mise en scène grotesque, intervint-elle avec une moue dédaigneuse. Cette femme n’a plus toute sa tête. Les gardiens l’ont trouvée errant près des communs ce matin. Elle divague depuis la mort de votre père. Elle ne cherche qu’à soutirer de l’argent avant la lecture du testament. Venez à l’intérieur, Maître Corbière nous attend dans le petit salon.
— Taisez-vous, Valérie, répliqua Alexandre d’une voix sourde et glaciale, sans même tourner la tête. »
D’un geste ferme, il sortit un canif de sa poche intérieure et trancha la corde d’un coup sec. Marguerite étouffa un cri de soulagement en massant ses doigts gourds.
« Ils… ils m’ont enfermée dans le cellier de l’orangerie, sanglota Marguerite en s’agrippant au revers de la veste d’Alexandre. Dès que le cœur de Monsieur Henri a cessé de battre… ils ont fermé les verrous. Ils savaient que vous alliez revenir. Ils voulaient que tout soit signé avant que je ne puisse vous tendre… avant que je ne parle…
— Qui vous a enfermée ? exigea le jeune homme, sentant une colère brûlante envahir sa poitrine.
— C’est elle ! cria soudain Marguerite en pointant un doigt osseux vers Valérie. Elle et cet homme de loi ! Votre père… votre père ne l’a jamais épousée de plein gré, Alexandre ! Tout n’était que mensonge ! »
Valérie pâlit imperceptiblement, mais ses doigts se crispèrent violemment sur sa pochette en cuir verni.
« C’en est assez, trancha-t-elle, élevant la voix. Alexandre, si vous préférez écouter les délires séniles d’une servante renvoyée il y a dix ans pour vol plutôt que d’honorer la mémoire de votre père, faites. Mais ne venez pas vous plaindre lorsque la succession sera bloquée au tribunal. »
Elle tourna les talons, ses talons martelant le marbre d’un rythme saccadé avant de disparaître derrière les lourdes portes d’ébène.
Alexandre aida la vieille femme à se relever. Marguerite pesait à peine plus lourd qu’un oiseau blessé. Il la soutint jusqu’au banc de pierre ombragé par un vieux tilleul, là même où, trente ans plus tôt, elle lui contait des histoires pour sécher ses pleurs d’enfant orphelin.
« Respirez, Marguerite. Personne ne vous touchera tant que je serai ici. Maintenant, dites-moi tout. De quoi s’agit-il ? Pourquoi portez-vous la montre de ma mère ? »
Chapitre 2 : Les murmures de l’orangerie
Marguerite porta la main tremblante au boîtier de métal usé. Ses ongles ébréchés en firent jouer le fermoir minuscule. À l’intérieur, derrière une glace rayée, reposait une petite photographie sépia représentant Hélène Beaumont berçant Alexandre au berceau. Mais sous la photo, replié en quatre avec une minutie chirurgicale, se trouvait un papier calque jauni par les ans.
« Votre père n’a jamais cessé de vous aimer, Alexandre, commença Marguerite, les yeux perdus dans les frondaisons nues du domaine. Il avait l’orgueil des Beaumont, une fierté destructrice qui l’empêchait de s’excuser. Mais après votre départ, cette fierté s’est transformée en une gangrène de remords. Il a compris, trop tard, qu’il vous avait sacrifié à ses affaires.
— Alors pourquoi ne m’a-t-il jamais rappelé ? rétorqua Alexandre, la voix écorchée. J’ai envoyé des lettres la première année. Aucune réponse. Pas un mot. Rien qu’un silence méprisant.
— Parce qu’il ne les a jamais reçues ! » s’écria-t-elle avec une vigueur inattendue.
Alexandre tressaillit.
« Valérie est entrée dans cette maison deux mois après votre départ, reprit Marguerite en baissant la voix, jetant des regards craintifs vers les fenêtres du manoir. Elle s’est présentée comme une lointaine parente d’une société d’investissement partenaire. Elle était belle, prévenante, indispensable. Votre père déclinait déjà, rongé par la goutte et la mélancolie. Elle a pris le contrôle du courrier. Elle a congédié un à un les anciens serviteurs : Pierre le cocher, Marie la cuisinière, Jean le jardinier… Je fus la dernière à résister.
— Et moi ?
— Elle lui répétait chaque semaine que vous conspiriez contre lui à Paris, que vous vendiez les secrets industriels de la famille à la concurrence, que vous aviez déclaré publiquement qu’il n’était plus qu’un vieillard bon à interner. Monsieur Henri s’est aigri. La solitude a empoisonné son esprit. Quand j’ai essayé de lui montrer une de vos lettres interceptée dans la corbeille du bureau, Valérie m’a surprise. Elle a prétendu que j’avais volé cette montre pour la revendre.
— C’est pour cela qu’on m’a dit que vous étiez partie avec les bijoux de famille ? s’étrangla Alexandre.
— Elle m’a menacée de m’envoyer au bagne ou en asile si je ne disparaissais pas sur-le-champ. J’ai dû quitter le manoir au milieu de la nuit, sans mes affaires, avec seulement ce que j’avais dans mes poches. Monsieur Henri m’avait confié cette montre quelques heures plus tôt, en secret, dans la serre. Il savait ce qui se tramait. Il m’avait dit : ‘Marguerite, si Alexandre revient, donnez-lui la vérité. La clé n’est pas dans les coffres, elle est là où la lumière ne ment jamais.’ »