Elena s’approcha prudemment de l’angle de la citerne, l’arme tendue à deux mains, prête à loger une balle dans la tête de mon père dès qu’il tenterait de déborder.

« Où est le disque, Daniel ? Donne-le-moi, et je te promets que ta mort sera rapide. Je laisserai même ta fille agoniser tranquillement à l’hôpital au lieu de la faire dissoudre dans de l’acide chlorhydrique. »

C’est à cet instant précis que la porte du bureau du contremaître vola en éclats sous le poids d’un corps paniqué.

Paul fit irruption dans la pièce où j’étais cachée. Il haletait comme un fauve traqué, le visage couvert de sueur et de larmes, les yeux injectés de sang. Lorsqu’il me vit recroquevillée sous la table, tenant maladroitement mon arme à deux mains, son expression passa de la terreur panique à une lueur de soulagement malsain.

« Audrey ! » cracha-t-il en trébuchant vers moi. « Donne-moi ce flingue ! Donne-le-moi ! Si je leur livre cette arme et que je te tiens en otage, elle me laissera partir ! Elle n’en a rien à faire de moi, c’est ton père qu’elle veut ! »

Il s’avança, tendant ses mains sales vers moi, prêt à m’arracher le pistolet des doigts comme il avait tenté de m’arracher à mon lit d’hôpital quelques jours plus tôt.

Pour la première fois de ma vie, je ne vis pas en lui l’homme que j’avais épousé, l’homme avec qui j’avais partagé mes rires et mes doutes. Je ne vis qu’un parasite venimeux, prêt à me sacrifier sans un battement de cil pour prolonger son existence médiocre de quelques heures.

« Ne t’approche pas, Paul », dis-je d’une voix qui ne tremblait pas. Une voix qui, pour la première fois, portait en elle la froideur métallique de mon père.

« Ferme ta gueule et donne-moi ça ! » éructa-t-il en tendant le bras pour saisir le canon.

J’alignai les deux points blancs avec le centre de sa poitrine, exactement comme Daniel me l’avait enseigné. Et je pressai la détente.

Le recul me surprit par sa sécheresse, mais je ne lâchai pas prise. Le coup de feu retentit dans l’espace clos du bureau avec le vacarme d’un coup de tonnerre. La balle frappa Paul à l’épaule gauche, le projetant violemment en arrière contre l’armoire métallique des dossiers qui s’effondra sur lui dans un fracas assourdissant.

Il poussa un hurlement de bête blessée, plaquant sa main valide sur sa blessure d’où s’échappait un flot de sang écarlate.

« Tu… tu m’as tiré dessus… sale folle… tu m’as tiré dessus… » gémissait-il, recroquevillé en position fœtale sur les débris de verre et de papier.

« Si tu fais un seul geste de plus », murmurai-je en maintenant l’arme braquée sur son front, « la prochaine sera entre tes deux yeux. »

Chapitre 6 : Le jugement dernier
Le bruit de mon coup de feu dans le bureau supérieur créa une fraction de seconde de distraction fatale en contrebas.

Elena tourna imperceptiblement la tête vers les escaliers, surprise par la détonation venant de la zone où elle croyait sa cible sans défense. Ce fut l’unique seconde dont mon père avait besoin.

Jaillissant de derrière le rideau de vapeur comme un prédateur jaillit de l’ombre, mon père ne tira pas. Il plongea sur elle, désarmant sa main directrice d’une frappe du tranchant de la paume qui envoya le pistolet chromé valser dix mètres plus loin dans les eaux sombres de la fosse de rétention.

Elena réagit avec une vivacité remarquable pour son âge, assénant un coup de coude vicieux vers la tempe de mon père, suivi d’une feinte qui lui permit de tirer une dague tactique de sa botte. La lame effila la veste en cuir de Daniel, traçant un sillon sanglant le long de ses côtes.

« Tu aurais dû mourir avec ta femme, Daniel ! » cracha-t-elle avec une hargne venimeuse, portant une série d’estocades précises et mortelles.

Mon père esquiva les deux premières frappes par des retraits de buste millimétrés, mais la troisième entama la chair de son avant-bras gauche qu’il avait levé en garde protectrice. Ignorant totalement la douleur, il referma sa main blessée sur le poignet armé d’Elena, verrouillant l’articulation dans une clé inexorable.

« Tu as passé vingt ans à chercher une vengeance stérile », dit mon père d’une voix d’un calme sépulcral, tandis que leurs visages n’étaient plus séparés que de quelques centimètres. « Tu as traqué une jeune femme innocente qui n’avait rien à voir avec nos guerres. Tu as fait de sa vie un enfer. Tu n’es plus un soldat, Elena. Tu n’es qu’une hyène affamée. »

D’un mouvement circulaire du corps entier, utilisant le poids et l’élan d’Elena contre elle-même, mon père brisa le bras de la femme au niveau du coude d’une torsion brutale. La dague s’échappa de ses doigts inertes.

Elena étouffa un cri d’agonie, mais avant qu’elle n’ait pu tenter la moindre manœuvre d’esquive, mon père la saisit par le col de son manteau et la projeta de toutes ses forces contre la rambarde métallique qui surplombait le grand collecteur hydraulique en contrebas.

La rambarde rouillée céda sous le choc avec un gémissement d’acier déchiré.

Elena bascula dans le vide, mais sa main valide réussit à s’agripper in extremis au rebord du plancher de béton. Ses jambes pendaient au-dessus d’un gouffre noir de quinze mètres au fond duquel bouillonnaient les eaux boueuses et glacées du fleuve en crue, brassées par les pales gigantesques des turbines de secours.

Mon père s’avança lentement jusqu’au bord du vide. Il baissa les yeux vers elle.

Elena leva son visage trempé de pluie et de larmes de rage. Sa fierté aristocratique avait disparu, ne laissant place qu’à la conscience absolue et terrifiée de sa propre mortalité.

« Daniel… » souffla-t-elle, ses doigts glissant centimètre par centimètre sur le béton graisseux. « Daniel, s’il te plaît… les dossiers… je peux te donner les codes… tout ce que l’Aegis a amassé… des millions… »