Sous la lumière vacillante d’un projecteur de chantier halogène posé sur une caisse métallique, la scène qui se dessinait avait des allures de cauchemar éveillé.

Au centre de la nef gigantesque, dominée par les tuyauteries massives et les carcasses de turbines géantes, se tenait une femme d’une cinquantaine d’années, vêtue d’un long manteau de laine noire d’une élégance austère. Ses cheveux blonds coupés très court encadraient un visage aux pommettes hautes, impassible, d’une beauté aristocratique et glacée. Elena Voronova.

À genoux à côté d’elle, sanglotant bruyamment, se trouvait mon mari. Paul avait le visage tuméfié, sa chemise autrefois soignée était déchirée et maculée de sang. Deux hommes armés de fusils d’assaut se tenaient derrière lui, silencieux comme des gargouilles de pierre.

« Daniel ! » résonna la voix d’Elena dans l’acoustique caverneuse de la halle, amplifiée par les parois d’acier et de béton. « Je sais que tu es là. Je sens l’odeur de la poudre et de la culpabilité à cent mètres à la ronde. Sortons de ce ridicule jeu de cache-cache. Tu as passé vingt ans à fuir le souvenir de ta femme. Ne vas-tu pas te montrer pour celui de ta fille ? »

Paul leva la tête, le regard fou d’effroi, balayant l’obscurité des poutrelles.

« Daniel, s’il vous plaît ! » hurla Paul d’une voix suraiguë, brisée par la panique. « Donnez-lui ce qu’elle veut ! Elle va me tuer ! J’ai fait ce qu’elle m’a demandé, je n’avais pas le choix, ils allaient me couper les mains ! Daniel ! »

« Tais-toi, misérable ver », dit doucement Elena en appuyant le bout de sa botte de cuir sur l’épaule de Paul, le forçant à replier le front contre le sol humide. « Ton utilité est terminée depuis le moment où ta femme a survécu à ce virage mal négocié. »

Elle releva les yeux vers les ténèbres qui enveloppaient les hauteurs de la station.

« Daniel. Si tu ne descends pas dans les trente secondes avec le disque dur de l’Aegis, j’ordonne à mes hommes de lancer deux grenades thermobariques dans chaque pièce de ce complexe. Ta fille ne marchera plus jamais, c’est certain, mais elle n’aura même plus de poumons pour respirer dans une minute. »

Mon cœur tambourinait contre mes côtes. J’appuyai mon front contre le bord de la vitre crasseuse, retenant mon souffle. Mon père ne pouvait pas affronter tant d’ennemis à découvert. C’était un suicide.

Puis, une voix s’éleva, calme, presque lasse, semblant provenir de partout et de nulle part à la fois grâce aux échos des canalisations.

« Tu as toujours eu le verbe trop facile, Elena. C’est ce qui a coûté la vie à ton frère. »

Chapitre 5 : L’art de la guerre
Au moment même où le nom d’Anton franchit les lèvres invisibles de mon père, l’enfer se déchaîna.

Une détonation assourdissante retentit depuis les hauteurs du plafond industriel. Le tireur d’élite embusqué sur la passerelle technique la plus élevée bascula par-dessus la rambarde de sécurité, son corps s’écrasant lourdement sur le sol de béton six mètres plus bas dans un fracas métallique d’armes et de mousquetons. Marianne avait ouvert le bal.

Instantanément, le projecteur halogène qui éclairait la pièce fut pulvérisé par un tir précis, plongeant la nef dans un clair-obscur terrifiant, balayé seulement par les faisceaux des lampes tactiques montées sur les fusils des mercenaires.

« Tuez-le ! En haut à gauche ! » hurla Elena, son masque de sérénité volant enfin en éclats pour révéler une furie dévastatrice.

Les deux mercenaires ouvrirent un feu nourri vers les poutrelles métalliques, leurs fusils crachant de longues langues de feu dans l’obscurité. Les douilles vidaient leur charge dans des tintements cristallins sur les dalles de pierre.

Mais mon père n’était déjà plus là.

Surgissant d’une trappe de maintenance située au ras du sol, derrière les cuves de pression, il apparut comme un spectre vengeur. Deux coups secs partirent de son arme. Le premier mercenaire s’effondra net, touché sous le menton.

Le second eut le réflexe de pivoter, balayant l’espace de son arme automatique. Mon père se jeta en avant, glissant sur le sol détrempé pour passer sous la ligne de tir. Il faucha les jambes du mercenaire avec une violence inouïe. Les deux hommes roulèrent au sol dans une mêlée sauvage de chair et d’acier.

Je vis mon père bloquer l’avant-bras de l’homme, pivoter sur ses hanches pour inverser la prise, et enfoncer son pouce avec une précision clinique dans le plexus brachial de son adversaire. Le mercenaire lâcha son arme avec un cri étranglé avant qu’un coup de coude dévastateur à la tempe ne mette définitivement fin à sa résistance.

Paul, voyant le carnage se dérouler sous ses yeux, profita de la confusion pour ramper à quatre pattes vers l’escalier menant à mon refuge. La lâcheté pure guidait chacun de ses mouvements ; il cherchait un abri, n’importe lequel, prêt à écraser tout sur son passage pour sauver sa peau misérable.

Mais Elena ne fuyait pas.

Tirant de sous son manteau un pistolet automatique chromé, elle fit feu méthodiquement vers la silhouette de mon père qui se relevait. Une balle arracha un lambeau de cuir à l’épaule de mon père, le faisant chanceler en arrière contre une conduite de vapeur rouillée.

« Tu crois que tu es le seul à avoir survécu à cette époque, Daniel ? » cria-t-elle, avançant pas à pas, tirant avec une régularité de métronome pour le clouer derrière son abri de fortune. « J’ai sacrifié chaque heure de ces vingt dernières années à vous étudier, toi et ton organisation fantôme ! Tu n’es qu’une relique ! Un vieillard sentimental qui s’est ramolli en élevant une gamine fragile ! »

Une balle ricocha contre la conduite avec un sifflement strident, projetant un jet de vapeur brûlante qui obscurcit l’espace entre eux.

Mon père ne répondit pas. Il laissa le silence s’installer, respirant avec lenteur pour contrôler l’hémorragie superficielle de son épaule.