« Elle s’appelait le Capitaine Elena Voronova », répondit-il en sortant de sa poche un petit appareil noir, pas plus grand qu’une boîte d’allumettes, qu’il alluma pour brouiller les fréquences. « Elle dirigeait l’unité d’interception d’un cartel d’armement privé opérant en Europe de l’Est. Nous avons neutralisé son réseau en 2004. C’est l’opération au cours de laquelle ta mère a été exposée à un agent neurotoxique. Elle n’est pas morte dans son sommeil, Audrey. Elle s’est éteinte après trois semaines d’agonie dans une chambre stérile d’une base souterraine près de Bruxelles. »
Un sanglot étranglé monta dans ma poitrine. Toute mon existence n’était qu’un mensonge tissé avec soin pour m’épargner l’horreur.
« Et maintenant ? » demandai-je en tremblant. « Qu’est-ce qu’ils veulent ? »
« Ils ne veulent pas de rançon », répondit mon père en se levant, son regard redevenant dur comme la pierre. « Ils veulent ce que je leur ai pris avant de disparaître. La liste complète des intermédiaires, des comptes offshore et des prête-noms de leur organisation. Un disque dur crypté qu’ils cherchent depuis vingt ans. Et ils savent que pour me faire plier, il leur suffit de te tenir entre leurs mains. »
Soudain, un claquement étouffé retentit dans le couloir, suivi d’un bruit lourd, semblable à un corps qui s’effondre contre le linoléum.
Mon père ne sursauta même pas. En un geste fluide, imperceptible pour un œil non averti, il tira de sous sa veste un pistolet automatique équipé d’un silencieux imposant.
« Ils sont là », murmura-t-il calmement. « Reste sur le côté gauche du lit. Baisse la tête. »
Chapitre 2 : L’ombre de l’Aegis
La lumière du couloir vacilla sous l’impact d’une coupure électrique délibérée. Les néons s’éteignirent, remplacés instantanément par l’éclairage de secours, d’un rouge terne et sinistre, projetant des ombres difformes sur les murs peints de vert pâle.
Deux bruits de pas prudents résonnèrent devant la porte. Des pas calculés, lourds, bottés. Des professionnels.
Mon père glissa le long du mur, se positionnant à côté du montant de la porte, hors de l’axe de tir direct. Il me fit un signe de la main : trois doigts levés, puis le poing fermé. Silence absolu.
Une ombre glissa sous la fente de la porte. Puis, sans le moindre avertissement, le bois de la serrure explosa sous une charge de découpe thermique miniature. La porte vola en éclats dans un nuage de poussière et d’étincelles.
Le premier homme franchit le seuil, vêtu d’une combinaison tactique noire, arme au poing, le visage dissimulé derrière une cagoule balistique. Il n’eut pas le temps d’aligner son viseur. Mon père surgit de l’angle mort avec une brutalité stupéfiante. D’une main, il dévia le canon de l’assaillant vers le sol ; de l’autre, il planta la base de sa paume sous le nez de l’infiltré. Un bruit de cartilage broyé retentit, étouffé par le gémissement bref de l’homme qui s’effondra.
Le second tireur tenta de réagir, ouvrant le feu en rafale courte. Les impacts déchirèrent le plâtre juste au-dessus de ma tête, faisant pleuvoir des débris de béton sur mes jambes inertes. Je poussai un cri de terreur, plaquant mes mains contre mes oreilles.
Mon père utilisa le corps du premier homme comme bouclier, absorbant les projectiles dans le gilet pare-balles de son adversaire, tout en avançant d’un pas assuré. Deux détonations étouffées partirent de son propre pistolet. Pfft. Pfft. Le second tireur fut projeté en arrière, frappé en pleine poitrine, avant de glisser sans vie contre la cloison du couloir.
Tout cela s’était déroulé en moins de quatre secondes.
Mon père baissa son arme, inspecta les deux corps d’un coup d’œil clinique, puis se pencha pour arracher l’oreillette radio du premier assaillant. Il l’enfonça dans son oreille et écouta pendant quelques instants les ordres qui grésillaient dans une langue étrangère que je ne comprenais pas.
« La voie nord est bloquée », dit-il à voix basse, s’adressant à lui-même.
Il se retourna vers moi. Ses yeux ne contenaient aucune trace de panique, seulement un froid calcul opérationnel. Il s’approcha du lit, débrancha les tubulures de mes perfusions avec une précision chirurgicale, puis rabattit une couverture épaisse autour de mes épaules.
« Ça va faire mal, Audrey. Très mal. Mais si nous restons ici encore deux minutes, nous serons encerclés. »
Avant que j’aie pu protester ou même me préparer mentalement, ses bras puissants se glissèrent sous mon dos et mes cuisses. Il me souleva avec une facilité déconcertante. La douleur dans mon bassin fracturé fut si intense qu’un voile noir menaça d’obscurcir totalement ma vision. Mes dents mordirent ma lèvre inférieure jusqu’au sang pour ne pas hurler.
« Accroche-toi à mon cou », ordonna-t-il.
Il franchit le seuil de la chambre dévastée. Dans le couloir d’ordinaire si animé, aucun médecin ni infirmière n’était visible. Deux vigiles de l’hôpital gisaient inconscients près du poste de soins, ligotés avec des serflex en plastique. L’équipe d’Elena avait neutralisé l’étage avec une efficacité terrifiante.
Nous avançâmes rapidement vers l’escalier de service réservé aux monte-charges. Chaque pas de mon père envoyait des ondes de choc à travers mon corps meurtri, mais je serrais les poings dans le tissu râpeux de sa veste en cuir, refusant de sombrer dans l’inconscience. Je devais comprendre. Je devais survivre.
« Papa… et Paul ? » parvins-je à articuler entre deux sanglots étouffés. « Pourquoi a-t-il voulu me faire sortir aujourd’hui ? »
Mon père poussa la porte métallique de l’escalier avec l’épaule. L’air y était glacial et sentait l’huile de graissage et la poussière.
« Paul n’a pas seulement des dettes de jeu, Audrey », répondit mon père en descendant les marches avec une prudence millimétrée, absorbant chaque impact pour m’éviter le pire. « Elena l’a contacté il y a un mois. Elle a racheté ses créances auprès des usuriers de la ville. En échange, il devait faciliter l’accès à tes trajets quotidiens, saboter tes capteurs de freinage et, si tu survivais, te ramener à la maison où ils pouvaient te cueillir sans faire de vagues dans un hôpital public. »