« Comment ont-ils fait ? » s’étonna mon père, les sourcils froncés. « Ce véhicule a été préparé avec un châssis isolé et aucun composant électronique moderne connecté au réseau. »
Je sentis alors une pointe froide contre ma cheville plâtrée. Un détail insignifiant, auquel je n’avais pas prêté attention pendant mes trois jours d’alitement, me revint soudainement à l’esprit avec la force d’une déflagration.
« Mon alliance », murmurai-je.
Mon père tourna la tête vers moi, les yeux écarquillés.
« Quoi ? »
« Le jour de l’accident, Paul a insisté pour reprendre mon alliance sous prétexte de la faire nettoyer et réajuster », dis-je, la voix tremblante en désignant ma main droite où brillait l’anneau d’or blanc. « Quand il est venu à l’hôpital hier, avant que tu n’arrives, il me l’a remise au doigt en disant que c’était pour me porter chance… »
Mon père saisit immédiatement ma main gauche. Il examina la bague sous la lumière blafarde de l’habitacle. D’un geste vif, il sortit une petite lame de son ceinturon et gratta l’intérieur de l’anneau. Un minuscule éclat de résine synthétique sauta, révélant une puce RFID passive haute fréquence, capable d’émettre une balise géolocalisée dès qu’elle entrait dans le champ des antennes relais locales.
« Ce misérable vermisseau », grogna Marianne entre ses dents. « Il t’a transformée en phare pour leurs tueurs. »
Mon père ne perdit pas une seconde en imprécations. Il prit l’anneau, abaissa la vitre de quelques centimètres et le jeta d’un geste sec dans un caniveau d’évacuation d’eau pluviale que nous dépassions à toute allure.
« Ils savent où nous allons maintenant », dit mon père avec une effrayante lucidité. « Le piège se referme sur la station de pompage. Elena ne va pas nous suivre ; elle nous attend déjà là-bas. »
« Alors on fait demi-tour ? » demandai-je, le souffle court.
« Non », répondit mon père en armant la culasse de son arme d’un claquement métallique irrévocable. « C’est là que tout a commencé. C’est là que tout doit se terminer. »
Chapitre 4 : La souricière
L’ancienne station de pompage se dressait comme une forteresse fantomatique sur les rives boueuses du fleuve. Construite dans les années 1930, cette bâtisse en briques rouges et en poutrelles d’acier rouillées s’enfonçait sur plusieurs niveaux souterrains, reliés aux anciens collecteurs d’égouts désaffectés. La pluie torrentielle transformait le sol en un bourbier infâme, tandis que le vent hurlait à travers les carreaux brisés des verrières supérieures.
Marianne coupa le moteur à une centaine de mètres de l’entrée principale, glissant la voiture sous la carcasse d’un wagon de marchandises abandonné sur une voie de garage.
« Aucun véhicule visible à l’extérieur », observa-t-elle à travers des jumelles thermiques. « Ce qui signifie qu’ils sont déjà positionnés à l’intérieur, dans les zones sèches des turbines. »
« Combien d’hommes estimes-tu qu’elle a mobilisés ? » demanda mon père.
« Si Elena suit son protocole habituel : une équipe d’assaut de quatre hommes, un tireur de couverture en hauteur, et elle-même au centre de commandement. Et il y a un autre signal thermique près des cuves de rétention. Plus petit. Plus nerveux. »
« Paul », devinai-je, le cœur serré par un mélange de dégoût et de révolte. « Elle l’a emmené avec elle. »
« Bien sûr qu’elle l’a emmené », ricana froidement mon père. « Dans ce milieu, quand un témoin civil a terminé son travail, on ne lui donne pas un chèque. On s’en sert d’appât, puis on le jette dans une fosse commune. »
Mon père ouvrit le coffre arrière et en sortit une trousse tactique. Il me tendit une petite arme de poing compacte, un pistolet semi-automatique au profil plat.
« Je ne sais pas tirer, papa », murmurai-je, les mains tremblantes en fixant l’acier froid.
« Tu sais pointer un index sur quelqu’un », répliqua-t-il fermement en glissant l’arme entre mes paumes et en fermant mes doigts sur la poignée. « La sécurité est désactivée. Pas de cran à manipuler. Tu alignes les deux points blancs avec la cible et tu presses la détente de façon continue. Si quelqu’un d’autre que Marianne ou moi franchit la porte de la pièce où nous allons te déposer, tu tires jusqu’à ce que la culasse reste bloquée en arrière. Est-ce que tu me comprends, Audrey ? »
Je regardai mon père. Dans ses yeux ridés, il n’y avait plus seulement l’ombre de son passé sanglant ; il y avait l’amour viscéral, absolu, d’un parent prêt à brûler le monde entier pour préserver le souffle de son enfant. J’acquiesçai d’un hochement de tête silencieux.
« Marianne, tu prends les passerelles supérieures par le puits d’aération est », ordonna mon père. « Neutralise le tireur d’élite dès que j’engage le combat au niveau des générateurs. »
« Reçu. Ne te fais pas tuer, vieil homme. Tu me dois encore dix ans de pension de retraite. »
Marianne disparut dans la pénombre comme une ombre liquide, se fondant instantanément dans le rideau d’eau et d’obscurité.
Mon père me reprit dans ses bras. L’analgésique faisait son effet, engourdissant les pires tiraillements de mes fractures, mais je sentais néanmoins la fragilité de mon squelette broyé. Il me porta à travers une brèche dans le grillage d’enceinte, s’infiltrant par une porte métallique dérobée qui menait directement à l’ancien bureau du contremaître, une pièce exigüe surplombant la salle monumentale des turbines.
Il m’assit avec précaution contre le mur du fond, sous une lourde table en chêne massif qui m’offrait une protection relative contre d’éventuels ricochets.
« Reste là. Ne fais aucun bruit », me chuchota-t-il en me posant un baiser sur le front. « Quand tout sera fini, nous partirons d’ici. Pour de bon. »
Puis il s’effaça dans l’obscurité du couloir, la porte refermée sans le moindre cliquetis.
Je me retrouvai seule dans l’obscurité presque totale, mon pistolet serré à deux mains contre ma poitrine, le regard fixé sur la vitre crasseuse qui donnait sur la grande halle industrielle en contrebas.