La vérité m’assomma plus sûrement que n’importe quel choc physique. L’homme avec qui j’avais partagé mon lit pendant quatre ans, l’homme à qui j’avais juré fidélité, m’avait vendue pour éponger ses dettes de poker. Sa venue dans ma chambre, ses insultes, sa tentative de m’arracher à mes soins… tout cela n’était qu’une mise en scène sordide orchestrée par des marchands de mort.
« Il… il savait qu’ils voulaient me tuer ? »
« Il s’en moquait éperdument du moment qu’il gardait ses doigts et son train de vie », cracha mon père avec un mépris sans fond. « Mais il a fait une erreur d’amateur. Il a cru qu’il pouvait négocier avec des gens qui ne négocient jamais. »
Nous atteignîmes le sous-sol de l’hôpital, un dédale de canalisations fumantes et de couloirs de béton brut menant aux quais de chargement des déchets médicaux. Au bout du couloir principal, garée dans l’ombre d’une benne industrielle, une vieille berline banalisée attendait, le moteur tournant au ralenti dans un grondement feutré.
Derrière le volant, une silhouette féminine aux cheveux courts et argentés fumait une cigarette électronique. Lorsque nous approchâmes, la portière arrière s’ouvrit d’elle-même.
« Tu as traîné, Daniel », dit la femme d’un ton sec, sans se retourner. « Leurs équipes de soutien convergent déjà vers le périmètre extérieur. La police locale a reçu un faux appel signalant un tireur actif à l’autre bout de la ville pour retarder les secours. »
Mon père me déposa avec une infinie précaution sur la banquette arrière, glissant un coussin sous mes jambes meurtries. Il se tourna vers la femme.
« Audrey, voici Marianne. C’était la lieutenante de ta mère dans l’Aegis. C’est elle qui a intercepté la communication d’Elena ce matin. »
Marianne tourna la tête. Son visage était marqué par une longue cicatrice fine qui courait de sa tempe jusqu’à l’angle de sa mâchoire, mais son regard vert était empreint d’une tristesse bienveillante.
« Tu ressembles tellement à Claire, petite », murmura-t-elle doucement avant d’enclencher la marche arrière dans un crissement de pneus contrôlé. « Ne t’inquiète pas. Ton père a peut-être vieilli, mais personne ne traverse le feu comme Daniel Vance. »
Chapitre 3 : Les péchés des pères
La berline fila à travers la nuit pluvieuse, évitant soigneusement les grands axes surveillés par les caméras de trafic urbain. Marianne conduisait avec une maestria stupéfiante, prenant des ruelles étroites, éteignant les phares à l’approche de certains carrefours sombres, utilisant des routes secondaires non répertoriées sur les GPS civils.
Mon père était assis à mes côtés, le regard braqué sur les rétroviseurs extérieurs. Sur ses genoux, il avait ouvert le fameux sac de sport militaire. À l’intérieur reposaient des trousses de premiers soins de grade militaire, trois chargeurs de rechange, un terminal satellite crypté et une fiole transparente contenant un liquide ambré.
« Bois ça », dit-il en me tendant une ampoule en verre après en avoir brisé l’embout.
« Qu’est-ce que c’est ? » demandai-je avec méfiance.
« Un analgésique de combat combiné à un stimulant neurologique. Ça va engourdir ta douleur sans altérer ta lucidité. Tu as besoin de garder l’esprit clair pour ce qui va suivre. »
J’avalai le liquide. Il avait un goût amer de cuivre et de menthol, mais en moins de deux minutes, la sensation déchirante dans mon bassin et ma hanche commença à refluer, remplacée par une tiédeur cotonneuse et une concentration étrangement aiguisée.
« Où allons-nous ? » demandai-je.
« À l’ancienne station de pompage près du fleuve », répondit Marianne depuis l’avant. « C’est le seul point de rendez-vous qui n’a pas été compromis lors de la purge de 2005. Elena pense que Daniel va essayer de fuir vers la frontière canadienne. Elle a posté ses tireurs sur les autoroutes du nord. Elle ne s’attend pas à ce qu’on reste au cœur de son rayon d’action. »
« Pourquoi Elena vous déteste-t-elle à ce point ? » insistai-je, fixant mon père dans les yeux. « Tu as dit que tu avais démantelé son cartel. Mais ce n’est pas seulement une question d’affaires, n’est-ce pas ? La façon dont elle m’a parlé au téléphone… il y avait une haine intime. Presque personnelle. »
Mon père baissa la tête, fixant ses mains noueuses posées sur le métal froid de son arme.
« Le frère d’Elena, Anton Voronov, commandait l’escouade qui a attaqué notre refuge où ta mère et toi étiez cachées il y a vingt ans », dit-il d’une voix rauque. « Tu avais six ans. Tu jouais dans le jardin d’hiver quand ils ont enfoncé la grille. Anton a tiré la grenade chimique qui a contaminé ta mère. Je l’ai rattrapé sur les berges du fleuve quelques heures plus tard. »
Il marqua une pause. Le bruit de la pluie battant contre la carrosserie semblait combler le gouffre de silence qui s’était ouvert entre nous.
« Je ne l’ai pas livré aux autorités », poursuivit-il, sans l’ombre d’un remords dans la voix. « Je l’ai exécuté de mes propres mains. Elena a juré sur la dépouille de son frère qu’elle ne détruirait pas ma vie en un jour, mais qu’elle attendrait que je reconstruise tout, pièce par pièce, pour me l’arracher quand j’aurais le plus à perdre. »
« Et elle a attendu vingt ans… » murmurai-je, glacée d’effroi.
« Elle n’a pas seulement attendu », intervint Marianne. « Elle a gravi les échelons des syndicats de mercenaires. Elle a infiltré le système bancaire qui gère les fonds secrets de notre ancienne agence. Et lorsqu’elle a découvert l’existence de Paul et de ses faiblesses, elle a compris qu’elle n’avait même pas besoin d’une armée pour t’atteindre. Elle n’avait qu’à acheter la cupidité de ton mari. »
Soudain, le terminal satellite posé sur les genoux de mon père émit un bip sonore strident. Un signal clignotait en rouge sur l’écran tactile durci.
« Contact thermique à cinq cents mètres derrière nous », annonça Marianne, sa voix redevenant instantanément celle d’un officier au combat. « Deux SUV noirs. Pas de phares. Ils utilisent des lunettes de vision nocturne pour nous pister à distance. »