« Tu souffres tellement, mon pauvre amour, » susurra-t-elle en passant un tissu humide sur mes joues creusées. « Mais ne t’en fais pas. La fin de ton calvaire approche. Ce soir, tu vas enfin trouver le repos. »
« Reste… près de moi… Vanessa… » balbutiai-je avec une faiblesse admirablement imitée.
« Je serai là jusqu’au bout, Dante. Je te le promets. »
Un sourire fugace, empreint d’un mépris triomphant, étira le coin de ses lèvres avant qu’elle ne se détourne.
À 20 heures, elle m’apporta le dîner, un bouillon clair qu’elle prétendait avoir fait mijoter elle-même. Dès qu’elle eut le dos tourné pour fermer les rideaux, je vidai le bol dans une poche médicale étanche que j’avais dissimulée sous mon matelas. Je passai les heures suivantes à concentrer mon esprit, repoussant la fatigue, calculant chaque seconde, attendant que les ténèbres engloutissent la propriété.
À 1 h 40 du matin, mon téléphone satellite vibra deux fois dans ma manche. Le message de Leo était laconique : « Harris a parlé. Injection d’atropine et chélateur prêts. Nous sommes dans les sous-sols. Le piège est refermé. »
À 1 h 55, des bruits de pas prudents résonnèrent dans le couloir principal.
La double porte s’ouvrit sans bruit. Deux silhouettes se découpèrent dans le contre-jour : Vanessa, vêtue d’un peignoir sombre, et Marco Valenti, son costume trois pièces impeccable, une arme de calibre .45 glissée dans son holster d’épaule. Valenti affichait cette morgue détestable des lâches qui se croient enfin devenus des rois.
Vanessa tenait à la main un verre en cristal contenant un liquide doré et épais. La dose létale.
Ils s’avancèrent tous deux jusqu’au pied de mon lit. Je gardai les yeux clos, respirant avec une lenteur exagérée, la main droite glissée sous les draps, enroulée autour de la crosse de mon Beretta.
« Regarde-le, Marco, » murmura Vanessa, la voix dénuée de toute chaleur humaine. « Le grand Dante Moretti. L’homme qui faisait trembler toute la ville, réduit à une loque humaine bavant sur ses draps. »
« Il a régné trop longtemps, » répondit Valenti avec un ricanement étouffé. « Il devenait paranoïaque, trop prudent avec les cargaisons de l’Est. Le cartel mexicain attend ma signature pour doubler les volumes sur les quais. Avec lui hors course, nous serons milliardaires d’ici six mois. »
« Assure-toi qu’il boive tout. S’il refuse, maintiens-lui la tête en arrière et force-le. Harris a dit que cette dose arrêtera son myocarde en moins de quinze minutes sans laisser de spasmes violents. »
Valenti contourna le lit, s’approcha de moi et posa sa main lourde sur mon épaule, me secouant sans ménagement. « Allez, le boss. C’est l’heure de prendre ta dernière potion. Fais un effort, épargne-nous la bagarre. »
Je ne bougeai pas immédiatement. J’attendis qu’il se penche davantage, que son visage ne soit plus qu’à quelques centimètres du mien.
Puis, j’ouvris les yeux.
Mon regard n’était plus celui d’un mourant hagard. C’était le regard du prédateur qui attendait au fond de la fosse. Valenti sursauta, frappé d’une terreur instinctive en voyant la lucidité implacable qui brûlait dans mes pupilles.
Avant qu’il n’ait pu esquisser le moindre mouvement pour reculer ou dégainer son arme, mon bras jaillit des draps. Le canon froid de mon Beretta s’enfonça violemment sous son menton, lui écrasant la gorge et le forçant à lever la tête en arrière dans un râle étouffé.
« Tu as toujours manqué de patience, Marco, » articulai-je d’une voix basse, tranchante comme un scalpel.
Un cri d’horreur s’échappa de la gorge de Vanessa. Le verre de poison lui glissa des mains et s’écrasa sur le plancher ciré, répandant son venin sombre sur le bois verni. Elle fit un bond en arrière vers la porte, prête à hurler et à s’enfuir.
Mais la porte s’ouvrit à la volée avant qu’elle ne l’atteigne.
Leo Santos apparut dans l’embrasure, massif, flanqué de trois hommes lourdement armés de fusils d’assaut à silencieux. En une fraction de seconde, deux hommes maîtrisèrent Vanessa, la plaquant brutalement contre le mur et lui tordant les bras dans le dos, tandis qu’un troisième lui appliquait un ruban adhésif renforcé sur la bouche pour étouffer ses hurlements hystériques.
« Bonsoir, Marco, » dit calmement Leo en entrant dans la pièce, un sac médical à la main. « Tu as oublié que les quais du sud m’appartiennent depuis quinze ans. Tu pensais vraiment que j’allais gober tes mensonges sur la maladie du patron ? »
Valenti tremblait de tout son corps sous la pression de mon arme. Ses yeux exorbités imploraient une pitié qu’il savait inexistante dans mon monde.
« Dante… pitié… elle m’a manipulé… c’est elle qui a tout manigancé… elle m’a promis les comptes… » balbutiait-il à travers ses dents serrées.
« Tais-toi, » ordonnai-je avec un dégoût absolu. « Tu as mangé à ma table, tu as porté mes bagues, je t’ai protégé quand la famille Mancini voulait ta tête. Et tu as essayé de m’empoisonner comme un rat dans mon sommeil. »
Je me levai lentement du lit. Mes jambes étaient faibles, engourdies par des semaines de toxines, mais la rage m’insufflait une force surnaturelle. Leo s’avança immédiatement et m’injecta dans le bras le composé neutralisant apporté par le Dr Harris, dont le visage tuméfié devait sans doute orner le coffre d’une berline au sous-sol. La brûlure du produit dans mes veines acheva de dissiper le brouillard qui pesait sur mon cerveau.
Je m’approchai de Vanessa. Les hommes de Leo la maintenaient à genoux. Ses yeux, d’ordinaire si fiers et calculateurs, n’étaient plus que deux puits d’épouvante pure. Ses cheveux d’or étaient en désordre, son visage baigné de larmes et de sueur.
Je m’accroupis devant elle pour être à la hauteur de son visage. J’arrachai brutalement l’adhésif de sa bouche.
Elle cracha avec une haine furieuse : « Tue-moi alors ! Tue-moi tout de suite, sale bâtard ! Tu n’es rien d’autre qu’un boucher de bas étage ! Tu te croyais intouchable ? Tu n’as même pas vu que je te détruisais gorgée par gorgée ! Sans cette putain de bonne et sa bâtarde, tu serais déjà en enfer ! »