La Septième Infirmière
Le silence qui suivit l’annonce de Leo n’avait rien d’un soulagement. C’était cette lourdeur métallique qui précède la foudre, quand l’air devient trop épais pour qu’on puisse respirer sans effort. Quatre médicaments. Quatre substances différentes soigneusement coupées, altérées ou neutralisées. Ce n’était pas l’acte isolé d’un domestique rancunier ou d’un garde corrompu à la hâte. C’était un protocole d’élimination méthodique, silencieux, invisible. Un meurtre propre que tout le monde aurait fini par attribuer à une complication post-traumatique, au choc septique d’un corps déjà déchiqueté par les balles et le verre brisé.
Liam n’avait pas bougé d’un millimètre. Allongé au milieu des draps froissés, le dos calé contre deux oreillers que j’avais arrangés une heure plus tôt, il fixait l’armoire vitrée au fond de la chambre. Ses yeux, d’un gris d’ardoise mouillée, ne reflétaient aucune fureur débridée. Rien d’explosif. Juste cette noirceur immobile, ce calcul froid qui caractérise les hommes habitués à décider de la vie ou de la mort des autres depuis un fauteuil en cuir.
« Quatre », murmura-t-il enfin. Sa voix était rauque, un filet de gravier sous la semelle. « Donne-moi les noms, Leo. »
Leo consulta l’écran de son téléphone, les doigts serrés au point de blanchir les phalanges.
« L’anticoagulant de synthèse, la ceftriaxone, le protecteur gastrique et l’antalgique de palier trois. Tout ce qui venait du lot livré mardi dernier par le coursier privé. »
« Et qui réceptionne ce lot ? » demanda Liam.
« Le protocole n’a pas changé depuis ton retour de l’hôpital », répondit Leo, les yeux levés vers son patron. « Le coursier dépose la mallette scellée à la guérite sud. Marco vérifie le sceau de cire et l’intégrité du code-barres. Il monte la mallette ici. Le docteur Keller l’ouvre en ma présence ou en présence de l’infirmière de garde. Puis c’est rangé sous clé dans le coffre médical mural. »
« Keller », lâcha Liam d’un ton glacial.
« Keller est avec toi depuis douze ans, Liam », objecta immédiatement Leo avec une pointe d’hésitation dans le souffle. « C’est lui qui t’a recousu la cage thoracique sur la table de la cuisine quand les flics encerclaient le quartier ouest en 2018. Si Keller voulait ta peau, il n’avait pas besoin de diluer de la ceftriaxone sur trois semaines. Il lui suffisait de glisser deux bulles d’air dans ta voie centrale pendant que tu sombrais sous morphine la première nuit. »
Je restais debout entre le lit et la table roulante, les bras croisés pour empêcher mes doigts de pianoter contre mes hanches. Mon esprit d’infirmière hospitalière analysait les faits avec une précision clinique qui me surprenait moi-même.
« Leo a raison », intervins-je.
Les deux hommes tournèrent la tête vers moi. Liam haussa un sourcil sombre, agacé qu’une soignante se mêle de ce qui ressemblait furieusement à un conseil de guerre mafieux.
« Éclaire-nous, Clara », grinça Liam. « Puisque tu es soudainement devenue experte en balistique et en complot de famille. »
« Je ne connais rien à vos règlements de comptes », répliquai-je sans baisser les yeux, « mais je connais les dosages et la pharmacodynamique. Une bulle d’air, une surdose brutale de potassium ou de digoxine, cela laisse des traces flagrantes à l’autopsie. Si Liam Mercer meurt d’un arrêt cardiaque brutal à quarante ans avec des traces d’injection toxique, même un coroner de campagne payé par vos rivaux est obligé d’ouvrir une enquête pour meurtre avec préméditation. Mais une infection nosocomiale résistante sur des plaies de gros calibre mal cicatrisées ? Une nécrose lente des tissus profonds qui s’étend sous un pansement propre ? C’est le quotidien des services de réanimation. Les gens meurent de ça tous les jours. Personne ne pose de questions. La police classe le dossier. Vos associés se partagent vos parts sans tirer un seul coup de feu. Le tireur embusqué de cette nuit n’était pas le plan principal. »
Liam me fixa un long moment. La lueur d’hostilité dans son regard s’estompa pour laisser place à une lucidité tranchante, presque prédatrice.
« Le tireur était une distraction », comprit-il. « Ou un plan de secours devenu impatient. »
« Le tireur était là pour vous faire paniquer », continuai-je en désignant la fenêtre aux volets blindés rabattus. « Pour vous obliger à vous enfermer encore plus, à refuser les transferts vers une clinique privée, à vous barricader ici sous perfusion continue. Pour que vous dépendiez exclusivement de cette armoire à pharmacie. »
Leo passa une main lourde sur son crâne rasé. Une goutte de sueur glissait le long de sa tempe, malgré la température fraîche de la pièce.
« Qui d’autre a le code du coffre mural ? » insista Liam.
« Toi. Moi. Keller », énuméra Leo. « Et la clé physique de secours est dans le faux tiroir de ton bureau, au rez-de-chaussée. »
« Et les infirmières ? » demanda Liam en me désignant du menton.
« Elles n’ont jamais eu le code », assura Leo. « Chaque matin, c’est moi ou Keller qui sortions les doses pour la journée dans le pilulier scellé. Les six premières n’ont jamais touché aux flacons scellés. Elles se contentaient de poser les perfusions préparées. »
Je m’approchai de l’armoire murale encastrée dans les boiseries sombres. La serrure électronique clignotait d’une petite diode rouge.
« Vérifiez le clavier », dis-je doucement.
Leo s’avança, sortit une petite lampe torche de sa poche tactique et inclina le faisceau lumineux en lumière rasante sur les touches en caoutchouc noir.
« Rien d’évident. C’est nettoyé tous les soirs par l’équipe d’entretien. »
« Pas le caoutchouc », le coupai-je. « La charnière supérieure du cadre. Regardez la poussière de bois. »
Leo se haussa sur la pointe des pieds, éclaira le haut du meuble et s’immobilisa net. Un juron bref et sec franchit ses lèvres.