L’homme qui venait d’entrer n’avait rien d’un fantôme. C’était Perez, le gardien-chef de l’aile B, cinquante ans de rancœur tassée sous un uniforme trop serré, les joues couperosées par le gros rouge et les fins de mois difficiles. Derrière lui se tenait un colosse que je reconnus aussitôt : Keller, un surveillant auxiliaire réputé pour briser des mâchoires lors des fouilles nocturnes en toute impunité. Dans la main droite de Perez, la lame improvisée — un morceau de fer plat aiguisé patiemment sur une marche d’escalier, enrubanné de chatterton noir — luirait comme un éclat de lune empoisonnée.

« Le lieutenant de police n’aurait jamais dû survivre à cette journée… Marc veut que ce soit propre. »

Ces mots n’étaient pas une menace. C’était un constat d’huissier, une sentence prononcée avant l’exécution. Marc avait payé. Marc, qui partageait mon lit, qui connaissait le rythme de mon souffle quand je dormais et l’emplacement exact de chaque cicatrice sur mon corps, avait estimé le coût de mon silence et signé le chèque.

Mon cœur, qui battait la chamade une seconde plus tôt, cessa soudain de s’emballer. Une vague de froid polaire se répandit dans mes veines, chassant toute trace de panique. C’était le réflexe des stups, cette dissociation brutale qui s’empare de vous quand la porte d’un labo clandestin cède sous le bélier et que des calibres braqués sur votre visage vous obligent à choisir entre la tombe et le sang-froid. Ma couverture était morte. L’agneau craintif que j’avais joué pendant des mois venait d’être enterré avec le corps de Nadine sur le bitume de la cour. Il ne restait que le flic.

Je ne répondis rien. Les mots sont une perte d’oxygène.

Assise au bord de ma couchette, mes pieds nus touchaient la dalle glacée. J’observai l’écartement de leurs jambes, l’inclinaison de leurs épaules. Perez était trop confiant. Il tenait son surin la pointe en bas, comme dans un mauvais film de voyous, persuadé qu’une femme prise au saut du lit ne serait qu’une cible gémissante implorant la clémence.

Keller fit le premier pas, les bras écartés pour me bloquer contre la cloison.

C’est là que j’explosai.

Je ne cherchai pas à me lever. D’une poussée violente des talons, j’attrapai la couverture de laine rêche posée sur mes genoux et la lançai de toutes mes forces au visage de Keller. L’étoffe lourde et rêche lui masqua la vue une fraction de seconde, mais cela suffit amplement. Dans le même élan, je plongeai vers l’avant, le centre de gravité au plus bas, en fonçant sur les genoux de Perez.

L’impact fut sec. Mon épaule heurta son articulation avec le poids mort de mes soixante kilos lancés à pleine vitesse. Le ligament croisé lâcha dans un craquement sinistre qui arracha au gardien-chef un hurlement étouffé. Il s’effondra lourdement, sa lame heurtant le sol en carrelage avant de glisser vers le pied du lit.

Derrière moi, Keller s’était débarrassé de la couverture. Rugissant de rage, il abattit son poing fermé sur ma tempe. Le choc me fit voir des étoiles blanches et le goût métallique du sang envahit immédiatement ma bouche. Ma tête percuta le rebord métallique du cadre de lit. La douleur était une brûlure vive, électrique, mais je savais que si je restais au sol plus de trois secondes, ses bottes ferrées m’écraseraient les côtes.

Keller se jeta sur moi, cherchant à me ceinturer le cou pour m’étrangler au sol. C’était une brute habituée aux bagarres de vestiaire, forte mais lente. J’enfonçai mes deux pouces directement dans ses orbites, écrasant la pulpe de mes doigts contre ses globes oculaires. Il poussa un cri d’agonie bestial et recula d’un coup de rein instinctif, les mains portées à son visage maculé de larmes et de sanie.

Profitant de ce répit d’une demi-seconde, je ramassai le surin abandonné par terre.

Perez tentait de ramper vers la porte entrouverte, traînant sa jambe cassée dans une plainte pitoyable. Je bondis sur lui, lui écrasai la nuque sous la semelle de mon pied gauche et pointai la tige de fer à trois millimètres de sa carotide battante.

« Un mot, un seul souffle plus haut qu’un murmure, et je t’ouvre la gorge comme un cochon de boucherie, Perez », chuchotai-je directement dans son conduit auditif, la voix si calme et rauque qu’elle semblait appartenir à une inconnue.

Keller, aveuglé, titubait contre le lavabo, haletant, les mains tremblantes encore plaquées sur ses yeux injectés de sang. Il comprenait que la dynamique s’était inversée. Dans le silence nocturne de la prison, toute alarme générale déclenchée par un cri aurait fait débarquer les équipes régionales d’intervention et de sécurité, révélant la présence illégale de deux gardiens armés dans la cellule d’une détenue non répertoriée comme dangereuse. Perez et lui risquaient la cour d’assises pour assassinat prémédité.

« Sarah… pitié… c’est pas moi… c’est Marc », bafouilla le gardien-chef, dont la graisse du cou tremblait sous la pointe du métal rouillé. « C’est lui qui gère la livraison. Si tu me tues, tu ne sortiras jamais d’ici vivante. Ils ont tout le bloc sous contrôle. »

« Tais-toi », ordonnai-je en enfonçant légèrement la pointe pour percer la première couche de sa peau. Une perle de sang vermillon coula lentement le long de la tige. « Les clés de service. Tout de suite. »

Ses doigts boudinés détachèrent avec une lenteur fébrile le trousseau magnétique lourd accroché à son ceinturon. Je m’en emparai sans quitter Keller des yeux. Keller n’était plus une menace immédiate : ses yeux pleuraient à gros bouillons et il gémissait, prostré contre la faïence.

« Combien de gars dehors ? » demandai-je.

« Personne sur la coursive B… Marc a payé pour couper les caméras de l’aile pendant vingt minutes… il reste dix minutes avant que la ronde générale ne s’aperçoive du noir », couina Perez.

Dix minutes. Dans l’univers carcéral, dix minutes représentent une éternité ou le claquement d’un couperet.