Je m’appelle Clara. Il y a deux semaines encore, je pensais que ma vie était parfaite, presque digne d’un conte de fées. Mais tout a basculé dans un fossé boueux, au milieu d’une nuit sans lune. Un terrible accident de voiture m’a laissée avec une jambe brisée, plâtrée jusqu’au genou, et deux béquilles métalliques pour seul soutien. Pourtant, la douleur physique n’était rien comparée à ce qui se tramait dans l’ombre.

Depuis cette nuit tragique, le comportement de Léo avait radicalement changé. Léo, c’était mon fiancé, l’homme avec qui je devais me marier l’été prochain. Il était devenu distant, presque hostile. Il sursautait au moindre claquement de porte, passait des heures à chuchoter sur le balcon, et refusait catégoriquement de m’aider à me déplacer. Moi, naïve, je pensais qu’il s’en voulait d’avoir été au volant ce soir-là. Je pensais qu’il culpabilisait de me voir ainsi, diminuée et souffrante. Quelle idiote j’ai été.

Ce matin-là, le ciel était d’un gris d’encre et une pluie glaciale s’est abattue sur la ville. C’est alors que j’ai reçu ce message de lui, court et terrifiant : « Rejoins-moi immédiatement derrière le vieux lycée, près du bus jaune. C’est une question de vie ou de mort. Ne dis rien à personne. » Mon cœur s’est emballé. Pourquoi un tel endroit ? Malgré la douleur lancinante dans ma jambe, j’ai enfilé mon sweat à capuche gris. J’ai saisi mes béquilles à mains nues, ignorant le froid qui me gelait les doigts. Le trajet a été un calvaire, chaque pas sur le trottoir glissant me coupant le souffle.

Quand je suis enfin arrivée dans la cour arrière désaffectée du lycée, le vent hurlait. L’eau ruisselait sur mon visage, brouillant ma vue. Léo m’attendait, adossé à la carcasse rouillée du bus jaune, vêtu de son blouson bomber vert. Il ne portait pas de parapluie, ses cheveux blonds collés sur son front. Il avait l’air d’un animal traqué, les yeux injectés de sang, scrutant frénétiquement les alentours.

« Clara, enfin ! » a-t-il crié pour couvrir le bruit de la tempête en s’approchant de moi.

« Léo, qu’est-ce qui se passe ? Tu me fais peur ! » ai-je crié en retour, tremblant de froid et d’angoisse.

Il a attrapé mes bras avec une force que je ne lui connaissais pas, me secouant presque. C’est à ce moment précis que le bruit est survenu. Un grondement lourd, le rythme mécanique de bottes de combat sur le goudron mouillé. Au bout de l’allée, des silhouettes sombres ont surgi. Des soldats en tenue de camouflage complète, lourdement armés, progressaient en formation serrée. La panique a instantanément paralysé mes membres. Des militaires ? Dans la cour de notre ancien lycée ?

« Léo… s’il te plaît, dis-moi ce qu’on fait là », ai-je supplié, les larmes commençant à se mêler à la pluie sur mes joues.

Le regard qu’il m’a jeté alors n’avait plus rien de l’homme que j’aimais. C’était le regard d’un étranger, froid, calculateur et désespéré.

« Ils ont retrouvé ma trace », a-t-il murmuré, la voix blanche.

« De quoi tu parles ? Qui a retrouvé ta trace ? »

« L’accident, Clara… Ce n’était pas un accident », a-t-il avoué, ses doigts se serrant encore plus fort sur mes bras, me faisant gémir de douleur. « J’ai volé un dispositif de cryptage militaire ultra-secret pour le revendre au marché noir. Les hommes qui nous ont percutés ce soir-là voulaient récupérer la marchandise. »

Je suis restée bouche bée, le souffle coupé, incapable d’assimiler ses paroles.

« Mais… et moi ? Qu’est-ce que j’ai à voir là-dedans ? » ai-je balbutié.

Léo a alors baissé les yeux vers ma jambe plâtrée. Un frisson d’horreur pure a parcouru tout mon corps.

« Pendant que tu étais inconsciente à l’hôpital, juste avant qu’ils ne te posent ce plâtre… j’ai glissé le conteneur étanche contenant la puce à l’intérieur. Contre ta peau. »

Mes béquilles ont failli m’échapper. L’homme à qui je faisais une confiance aveugle m’avait utilisée comme une cachette humaine. Il avait profité de ma faiblesse, de ma chair meurtrie, pour dissimuler son crime.

« Tu es un monstre ! » ai-je hurlé en essayant de reculer, mais ma béquille gauche a glissé sur une plaque de boue verglacée.

Léo m’a rattrapée brutalement, me plaquant contre le grillage métallique. Les soldats se rapprochaient, leurs fusils d’assaut braqués vers nous, hurlant des sommations que la tempête rendait presque inaudibles. Soudain, Léo a sorti de sa poche de bomber un couteau de chasse à la lame acérée.

« Reste tranquille, Clara ! Je dois découper ce plâtre et récupérer la puce maintenant ! Si je l’ai, je peux négocier ma liberté. Si tu refuses, ils vont nous abattre tous les deux ! »

Une larme solitaire et brûlante a coulé le long de mon nez alors que je fixais la lame d’acier qui brillait sous la lueur blafarde du jour. Mon propre fiancé était prêt à me taillader la jambe, là, sous la pluie, entourés par des militaires armés jusqu’aux dents. J’ai laissé échapper un cri étranglé, un murmure de pure terreur, alors que Léo levait le couteau vers mon plâtre.

« Éloignez-vous d’elle ! Jetez votre arme au sol ! Immédiatement ! » tonna une voix amplifiée par un mégaphone, dominant les rafales d’eau qui martelaient la tôle du vieux bus.

Léo ne m’écoutait plus. Il ne les écoutait plus non plus. Ses yeux écarquillés ne fixaient plus que la résine blanche et durcie qui emprisonnait mon tibia droit. Il s’agenouilla d’un geste sec dans la boue liquide, éclaboussant le bas de mon pantalon trempé. D’une main d’une poigne de fer, il empoigna ma cheville plâtrée. Le choc réveilla la fracture encore vive ; une décharge électrique me traversa l’échine, m’arrachant un hurlement de supplice.

« Ferme-la, Clara ! Ne bouge pas ! » siffla-t-il entre ses dents serrées, tandis que la pointe de son couteau de chasse entamait déjà la première couche de résine avec un grincement sinistre.