Dans cette suite feutrée de l’hôtel Westbrook, où flottait une odeur écœurante de lys blancs et de laque pour cheveux, je fixais le visage de mon fils. Il portait le smoking sur mesure que nous avions choisi ensemble six mois plus tôt sur Savile Row. Il avait la mâchoire carrée de son père, les yeux noisette de son père, et cette même façon de pencher légèrement la tête lorsqu’une situation le dépassait. Mais là où Frank aurait déployé une loyauté féroce, Jackson ne montrait qu’une lâcheté gluante, enveloppée d’un vernis de bienséance bourgeoise.

Natalie se tenait à ses côtés, son mouchoir en dentelle pressé contre des yeux parfaitement secs de larmes réelles. Pourtant, son souffle saccadé et ses épaules tremblantes auraient trompé un tribunal entier. Elle jouait la victime avec une virtuosité consommée, tandis que moi, avec ma perruque ajustée à la hâte sur un cuir chevelu en feu, je devais ressembler à ces vieilles folles acariâtres que l’on tolère par pitié dans les réceptions de famille.

— Ne rends pas cette journée plus difficile, maman, répéta Jackson, sa voix baissant encore d’un octave pour ne pas alerter les demoiselles d’honneur qui jacassaient au bout du couloir. S’il te plaît. Nous avons passé des mois à organiser cela. Tout le conseil d’administration est là. Les journalistes de The Chronicle sont dans le hall. Si tu es fatiguée, si tu fais une crise… Judith peut te ramener à la maison. Nous en parlerons demain.

— Demain ? répétai-je d’une voix qui ne tremblait pas. Une voix basse, métallique, que je ne me connaissais pas. Tu crois sincèrement qu’il y aura un demain comme tu l’imagines ?

Natalie s’avança d’un pas, posant une main aux ongles manucurés sur le revers de la veste de Jackson. Son alliance en diamant — un solitaire de cinq carats que j’avais payé de ma poche — brillait sous les spots halogènes avec une ironie cinglante.

— Madame Sterling… Eleanor… murmura-t-elle avec une douceur feinte, ce ton mielleux qui me donnait la nausée. Je comprends que vous vous sentiez dépassée par les événements. C’est le mariage de votre fils unique. C’est une grande transition pour une mère. Mais m’accuser de… de vous avoir agressée chez vous ? Pourquoi ferais-je une chose pareille ? Vous êtes la mère de l’homme que j’aime. Pourquoi m’en prendrais-je à vous ?

Je regardai cette fille de vingt-six ans. Elle était belle, d’une beauté classique, presque clinique : un teint de porcelaine, des traits réguliers, des cheveux blond cendré soigneusement bouclés qui tombaient sur ses épaules nues. Sous cette perfection de façade, je ne voyais plus que le monstre qui s’était penché au-dessus de mon lit, une tondeuse à la main, dans l’obscurité de ma propre maison, avec le sang-froid d’un boucher.

— Tu as oublié une chose, Natalie, dis-je en la fixant droit dans les yeux.

Elle ne cilla pas, mais un pli minuscule se forma entre ses sourcils soigneusement dessinés.

— Quoi donc, Eleanor ?

— Tu as oublié que l’on ne construit rien de durable sur le mépris.

Je n’attendis pas de réponse. Je fis un pas en arrière, tirai sur les pans de mon manteau sombre — prêté par Judith — et tournai les talons. Derrière moi, Jackson ne me retint pas. Il ne fit même pas un geste. La seule chose que j’entendis avant que la lourde porte en acajou ne se referme fut le soupir soulagé de sa fiancée et le murmure apaisant qu’elle lui prodigua.

Dans le hall de l’hôtel, Judith m’attendait assise sur une banquette en velours pourpre. En me voyant sortir seule, les yeux secs mais le visage livide, elle comprit immédiatement. Elle se leva, ajusta son sac à main et s’approcha de moi sans dire un mot. Judith n’avait jamais aimé Natalie ; elle avait toujours dit que cette femme avait le regard calculateur des usuriers et le sourire des prédateurs.

— Il ne t’a pas crue, constata-t-elle doucement en prenant mon bras.

— Il ne voulait pas me croire, rectifiai-je en me dirigeant vers la sortie. Ce n’est pas une question de vérité, Judith. C’est une question de confort. Pour lui, la vérité détruirait son mariage, son image et sa tranquillité. Il préfère me savoir folle plutôt que de reconnaître qu’il épouse un serpent.

— Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? On rentre ?

Je m’arrêtai au sommet des marches de marbre qui descendaient vers l’allée des calèches. Le vent d’automne était vif, glacé, et il s’engouffra sous ma perruque, provoquant une sensation de brûlure là où les lames m’avaient écorchée.

— Non, répondis-je en sortant mon téléphone portable. On ne rentre pas. Frank a mis quarante ans à bâtir l’empire Sterling. Il s’est brisé le dos dans des hangars froids pendant que Jackson n’était encore qu’une promesse. Jamais, entends-tu, jamais je ne permettrai que le sang et la sueur de mon mari servent de dot à une criminelle.

Je composai le numéro direct de Marcus Vance.

Marcus n’était pas seulement le conseiller juridique en chef de la holding Sterling ; il avait été le camarade de chambrée de Frank à l’université et l’homme qui avait rédigé chacun de nos contrats depuis 1982. C’était un homme méthodique, d’une soixantaine d’années, qui ne croyait qu’aux signatures notariées et aux preuves tangibles.

— Marcus, dis-je lorsqu’il décrocha à la deuxième sonnerie. C’est Eleanor.

— Eleanor ? Tu es déjà au Westbrook ? J’étais en train d’enfiler ma veste pour vous rejoindre à la cérémonie. Les papiers pour le transfert de fiducie de demain matin sont prêts sur mon bureau. Dès que le certificat de mariage est signé et que les banques ouvrent à neuf heures, les cent vingt millions partent sur le compte personnel de Jackson.

— Annule tout, Marcus.

Il y eut un silence si lourd au bout du fil que j’entendis le tic-tac de l’horloge comtoise qui trônait dans son bureau.

— Eleanor… tu es sûre ? Nous avons convenu de cela avec Frank il y a cinq ans. C’était le testament moral de ton mari.