Le lendemain matin, Thomas n’avait pas dormi.

Il était resté assis dans la cuisine jusqu’à l’aube, les deux mains autour d’une tasse de café devenue froide.

Lucas dormait encore à l’étage.

Du moins, Thomas l’espérait.

Depuis plusieurs heures, une seule phrase tournait dans sa tête.

TU N’ES PAS LE PÈRE DE LUCAS.

Les policiers avaient trouvé l’alliance dans le mortier derrière le mur.

Une alliance que Thomas aurait reconnue entre mille.

Celle de Claire.

Celle qu’elle portait le jour où elle avait disparu.

L’inscription à l’intérieur était courte.

Pas de nom.

Pas de date.

Pas d’explication.

Seulement six mots.

TU N’ES PAS LE PÈRE DE LUCAS.

Thomas avait demandé trois fois aux policiers s’ils étaient certains que l’anneau venait bien du mur.

L’un d’eux lui avait répondu :

— Nous l’avons photographié avant de le retirer. Il était coincé dans le mortier.

Thomas avait hoché la tête.

Mais il n’avait rien dit.

Parce qu’il savait quelque chose que les policiers ignoraient.

Cette alliance n’aurait jamais dû se trouver là.

Le soir de la disparition de Claire, Thomas l’avait vue porter cette bague.

Il s’en souvenait parfaitement.

Elle était entrée dans la cuisine vers vingt et une heures trente.

Elle avait posé son sac sur la table.

Elle avait retiré son manteau.

Puis elle avait regardé Thomas avec une expression étrange.

Comme si elle voulait lui dire quelque chose.

Thomas lui avait demandé :

— Qu’est-ce qu’il y a ?

Elle avait répondu :

— Rien.

Il avait insisté.

Elle avait simplement souri.

Puis elle était montée se coucher.

Le lendemain matin, elle avait disparu.

Et depuis huit mois, Thomas avait vécu avec cette absence.

Mais maintenant, l’alliance était dans les mains de la police.

Et quelqu’un avait gravé une phrase à l’intérieur.

Quelqu’un qui savait.

Quelqu’un qui connaissait la vérité sur Lucas.

Thomas regarda vers l’escalier.

Il entendit un petit bruit à l’étage.

Puis des pas.

Lucas apparut dans l’encadrement de la porte.

Ses cheveux étaient en bataille.

Il portait encore son pyjama.

— Papa ?

Thomas se redressa.

— Oui ?

Lucas regarda la tasse de café.

Puis le visage de son père.

— Les policiers sont partis ?

— Oui.

— Ils ont trouvé maman ?

Thomas sentit son cœur se serrer.

— Non.

Lucas baissa les yeux.

— Alors pourquoi ils ont pris sa bague ?

Thomas resta silencieux.

Le garçon releva lentement la tête.

— Je sais qu’elle était à maman.

Thomas fronça les sourcils.

— Comment ?

Lucas haussa les épaules.

— Je l’ai déjà vue.

— Quand ?

Lucas ne répondit pas.

Thomas se leva.

— Lucas.

Le garçon recula légèrement.

— Quand, Lucas ?

— Avant.

— Avant quoi ?

Lucas fixa son père.

Puis il murmura :

— Avant que maman parte.

Thomas sentit quelque chose se briser en lui.

— Tu te souviens de quoi ?

Lucas hésita.

— Maman était dans ma chambre.

— Le soir de sa disparition ?

Le garçon acquiesça.

— Elle m’a réveillé.

Thomas s’approcha lentement.

— Qu’est-ce qu’elle t’a dit ?

Lucas serra les doigts autour du bord de son pyjama.

— Elle m’a dit de ne pas avoir peur.

— Et ensuite ?

— Elle pleurait.

Thomas ferma les yeux.

— Pourquoi ?

Lucas répondit :

— Elle disait que papa avait fait quelque chose de mauvais.

Thomas rouvrit immédiatement les yeux.

— Elle a dit ça ?

Lucas acquiesça.

— Elle disait aussi que si quelqu’un venait me chercher, je devais me cacher.

Thomas sentit sa gorge se serrer.

— Qui devait venir te chercher ?

Lucas secoua la tête.

— Je ne sais pas.

Puis il ajouta :

— Maman m’a demandé de ne jamais dire que je l’avais vue.

Thomas resta immobile.

— Pourquoi tu ne me l’as jamais dit ?

Lucas baissa la tête.

— Parce qu’elle m’a demandé de ne pas le faire.

Thomas s’assit.

Il passa une main sur son visage.

Pendant huit mois, il avait cru que Lucas n’avait rien vu.

Pendant huit mois, il avait raconté à tout le monde que son fils avait été trop jeune pour comprendre.

Mais Lucas se souvenait.

Et peut-être depuis le début.

Thomas demanda :

— Lucas…

Le garçon leva les yeux.

— Est-ce que maman t’a parlé de quelqu’un d’autre ?

Lucas resta silencieux.

— Quelqu’un qui venait à la maison ?

Il réfléchit.

Puis il dit :

— Oui.

Thomas sentit son cœur accélérer.

— Qui ?

Lucas répondit :

— L’homme qui venait quand tu n’étais pas là.

Thomas ne bougea plus.

— Quel homme ?

Lucas le regarda comme si la réponse était évidente.

— Celui qui ressemblait à papa.

Thomas sentit le froid envahir son corps.

— Comment ça, il ressemblait à moi ?

— Il avait ta voix.

Thomas se leva brusquement.

— Tu es sûr ?

Lucas acquiesça.

— Mais ce n’était pas toi.

— Comment tu sais ?

Lucas répondit simplement :

— Parce que toi, tu ne portes pas la montre noire.

Thomas regarda son poignet.

Sa montre était toujours là.

Une vieille montre métallique qu’il portait depuis plusieurs années.

Puis un souvenir lui revint.

Une montre noire.

Il l’avait déjà vue.

Sur quelqu’un.

Quelqu’un dont la voix était enregistrée dans le téléphone de Claire.

Quelqu’un dont la voix avait prononcé :

« Elle ne devait jamais parler. »

Thomas sentit son estomac se nouer.

Il connaissait cette voix.

Mais il refusait encore d’accepter ce qu’elle signifiait.

PARTIE 3 — L’HOMME À LA MONTRE NOIRE

À neuf heures quarante-cinq, l’inspectrice Élodie Martin revint chez Thomas.

Elle n’était pas seule.

Un technicien l’accompagnait.

Thomas les fit entrer.

Élodie posa un dossier sur la table.

— Nous avons obtenu les premiers résultats concernant l’alliance.

Thomas s’assit.

— Et ?

— L’anneau appartient bien à Claire.

— Vous en êtes certaine ?

— Oui.

Elle posa une photographie devant lui.

— Nous avons également retrouvé des traces biologiques à l’intérieur de la bague.

Thomas sentit sa respiration se couper.

— Du sang ?