Julien laissa retomber le démonte-roue. L’acier heurta le sol dans un son mat, ridicule. La rage qui empourprait ses joues quelques secondes plus tôt vira à une pâleur boueuse. Il jeta un regard suppliant vers sa mère, comme il l’avait toujours fait depuis l’enfance chaque fois qu’un carreau cassé ou un carnet de notes falsifié menaçait son confort.
Mais Mireille ne le regardait pas. Ses yeux exorbités étaient rivés sur son mari.
— Qu’est-ce que tu viens de dire, Alain ? siffla-t-elle entre ses dents serrées, la voix étranglée par une panique viscérale. Tais-toi. Tais-toi immédiatement !
Alain ne répondit pas. Les mains tremblantes enfouies dans les poches de son gilet informe, le père de famille fixait le bitume avec l’hébétude d’un homme qui sent l’échafaud glisser sous ses pieds. L’aveu lui avait échappé par réflexe, une tentative désespérée de chantage affectif pour retenir le bras de sa fille avant qu’elle ne franchisse le point de non-retour.
La brigadière s’avança, la main posée avec décontraction sur son ceinturon, balayant la scène du regard : la barre de fer abandonnée, les débris étincelants, la jeune femme au téléphone allumé et les trois silhouettes pétrifiées devant le perron fleuri de géraniums fanés.
— Bonjour. Gendarmerie de Saint-Sylvain d’Anjou. Nous avons reçu un appel pour tapage, violences et dégradations volontaires en cours. C’est vous qui avez appelé, madame ?
— C’est moi, dit Camille d’une voix remarquablement posée. Une voix qu’elle ne se connaissait pas, nettoyée de toute l’anxiété servile qui avait empoisonné ses dix dernières années. Je m’appelle Camille Berthier. Voici mon véhicule personnel, financé par mon travail. Et voici mon frère, Julien Berthier, qui vient d’en briser le pare-brise et d’en enfoncer la portière parce que je refusais de lui céder les clés. Tout est enregistré ici.
L’adjointe prit note, tandis que le jeune gendarme ramassait le démonte-roue avec précaution pour l’isoler.
— C’est une affaire de famille ! intervint Mireille, retrouvant soudain son aplomb de matrone autoritaire en descendant les marches à grandes enjambées. Les gendarmes n’ont rien à faire dans notre cour ! C’est une querelle entre frère et sœur, une broutille ! Camille exagère toujours tout, elle fait des caprices depuis qu’elle gagne trois sous avec ses clients d’Angers et de Nantes ! On va régler ça entre nous. Messieurs, dames, merci pour le dérangement, vous pouvez disposer.
— Madame, coupa la brigadière avec une politesse d’acier. Une infraction pénale commise au sein de la sphère familiale demeure une infraction pénale. Monsieur, vos papiers, s’il vous plaît, ajouta-t-elle en se tournant vers Julien.
Julien balbutia, chercha ses poches vides, recula d’un demi-pas.
— J’ai… j’ai rien fait. Elle m’a poussé à bout. Elle me méprise tout le temps ! Elle sait que je n’ai pas de quoi aller à mon entretien à Saumur demain ! Elle voulait me saboter !
Camille ne l’écoutait plus. Une onde de froid polaire s’était insinuée dans sa poitrine, chassant la colère provoquée par la voiture. La phrase d’Alain résonnait comme un glas au fond de son crâne : « Avant de déposer plainte, il faut que tu saches ce qu’on a fait de l’argent de ta grand-mère. »
Grand-mère Hélène. La seule personne de cette maisonnée qui lui avait un jour caressé les cheveux avec tendresse, sans rien exiger en contrepartie. Décédée trois ans plus tôt dans un modeste Ehpad d’Avrillé. À l’époque, son père avait affirmé avec des larmes sèches et une moue résignée que la vieille dame ne laissait derrière elle que des dettes d’hébergement, des meubles sans valeur et quelques photographies sépia dans une boîte à chaussures. Camille avait elle-même signé une renonciation pure et simple à la succession chez le notaire de famille, Me Vautier, sur les conseils pressants d’Alain : « Ne t’encombre pas de ça, ma puce, la facture de l’hospice dépasserait tout ce qu’elle possédait. Je prends les frais d’avocat et les dettes sur moi, c’est mon devoir de fils. »
Camille fit un pas vers son père. Les gendarmes étaient occupés à contrôler l’identité de Julien, qui commençait déjà à geindre en prétendant que ses droits étaient bafoués.
— Qu’est-ce que tu as dit sur Bonne-Maman, papa ? demanda Camille, le regard rivé sur les cernes grisâtres de son géniteur.
Alain jeta un coup d’œil affolé vers sa femme. Mireille fusillait son époux du regard, les mâchoires crispées au point de faire craquer ses dents.
— Rien du tout, s’empressa d’aboyer Mireille. Ton père divague ! Il prend un nouveau traitement pour la tension, il ne sait plus ce qu’il raconte avec tout ce vacarme !
— Répète, ordonna Camille sans hausser le ton, mais avec une intensité qui fit fléchir Alain. Qu’est-ce que vous avez fait ?
Alain passa le revers de sa manche sur son front en sueur.
— Si… si tu déposes plainte contre Julien, bredouilla-t-il dans un murmure pathétique, ils vont fouiller. Julien a déjà deux sursis avec mise à l’épreuve pour ses conneries de scooter et le cambriolage du garage à Cholet. S’il prend du ferme, il parlera. Il sait tout. Et si les flics mettent leur nez dans les comptes, on plonge tous. Toi y compris, Camille. C’est ton nom qui est sur les documents de renonciation.
Camille sentit la terre se dérober sous ses semelles.
— Mon nom sur quoi ?
La brigadière revint vers eux, son carnet à la main.
— Monsieur Julien Berthier va nous suivre au commissariat pour une audition libre sous le régime de la garde à vue, compte tenu de l’état de récidive potentielle et des violences matérielles constatées avec arme par destination. Mademoiselle, nous vous invitons à venir déposer plainte formellement au poste dans la soirée avec vos vidéos.
— Non ! hurla Mireille en attrapant le bras de son fils, que le jeune gendarme écartait sans ménagement. Camille, dis-leur que tu retires tout ! Tu vas détruire la vie de ton frère pour de la tôle froissée ? Tu n’as pas de cœur ? C’est de la famille ! Du même sang ! Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu pour avoir une fille aussi ingrate ?