À deux pas, étendu sur le carrelage en marbre noir mouillé par la pluie fine de novembre, Julian gémissait doucement, les doigts crispés sur son épaule gauche traversée d’un trou béant. Sa chemise de soie ivoire buvait son propre sang, devenant pourpre foncé. Ses yeux révulsés cherchaient Amara sans parvenir à la fixer.
« Quelqu’un qui sait que ton père est encore en vie », répéta l’homme en noir d’une voix monocorde, presque clinique.
Son insigne du FBI, clipsé sur le revers de sa veste en kevlar, était un faux grossier, mais l’arme dans son poing ne mentait pas : un Glock 19 modifié, le percuteur déjà armé.
— Mon père est mort il y a sept ans, souffla Amara, l’échine raide, refusant de cligner des yeux. L’incendie du chantier naval de Brest. Il n’en restait rien que des cendres et un certificat scellé par l’État.
L’imposteur eut un rictus sec, sans chaleur.
— On enterre vite les dettes quand on sait comment simuler une combustion totale, murmura-t-il. Le journal que tu tiens dans ta main gauche… tu crois vraiment qu’un fantôme aurait pu l’écrire hier soir avec de l’encre encore fraîche ? Donne-le-moi. Doucement. Par la couverture.
Le vent de l’ouragan d’altitude giflait la terrasse panoramique. Au-dessus de leurs têtes, les pales d’un hélicoptère lourd déchiraient les nuages bas dans un vrombissement assourdissant. L’ascenseur panoramique venait de s’immobiliser tout en haut, au niveau de la plateforme d’atterrissage privée. À travers les baies vitrées de la cage d’ascenseur, Amara apercevait la silhouette frêle et désespérée d’Eleanor, les mains entravées dans le dos, poussée sans ménagement vers la carlingue sombre de l’appareil.
Arthur était mort ce matin même dans son lit d’hôpital, le cœur lâché sous perfusion. Eleanor venait de tirer sur son propre fils par panique. Et maintenant, ce mercenaire prétendant que Gabriel Vance, le père d’Amara, n’était jamais descendu au tombeau.
« Ne bouge pas », avait dit l’homme.
Mais Julian, dans un dernier soubresaut de lucidité ou peut-être par pur réflexe de bête traquée, tendit son bras valide. Ses doigts ensanglantés se refermèrent sur la cheville du faux agent avec une brutalité désespérée.
— Tire pas… sur elle… espèce de… cracha Julian dans un gargouillement de salive rose.
Le mercenaire perdit l’équilibre une demi-seconde. Sa trajectoire dévia d’un millimètre.
C’était tout ce qu’il fallait à Amara.
Elle baissa la tête, pivota sur sa hanche et projeta son épaule contre l’avant-bras de l’homme. La détonation étouffée fit un bruit de claque mouillée. La balle frôla l’oreille d’Amara, brûlant sa peau d’un trait de feu invisible avant d’aller pulvériser le panneau de verre sécurisé derrière elle. Les éclats tombèrent comme une pluie de diamants tranchants.
D’un coup de coude rageur au plexus, elle fit plier l’homme en deux, puis ramassa la bouteille de champagne intacte qui gisait sur le guéridon renversé à côté d’elle. Elle la lui abattit de toutes ses forces sur le sommet du crâne. La bouteille ne se brisa pas, mais le crâne céda dans un craquement sourd. L’homme s’effondra comme une masse inerte sur les dalles, le Glock glissant sur les débris de verre.
Amara se laissa tomber à genoux, le souffle coupé, le cœur battant la chamade contre ses côtes. Ses mains tremblaient de façon incontrôlable.
— Julian ! cria-t-elle en se penchant sur lui.
Le jeune héritier entrouvrit les yeux. La pâleur de son visage annonçait déjà le choc hypovolémique.
— Ma mère… balbutia-t-il, un mince filet de sang s’échappant de sa lèvre inférieure. Elle… elle savait tout. Depuis le début. Le coffre… ce n’est pas de l’or, Amara. Ce ne sont pas des titres financiers…
— Tais-toi, garde tes forces. Les secours vont arriver, mentit-elle en comprimant la plaie béante avec une serviette de table.
— Non… écoute-moi ! grogna-t-il en serrant la manche d’Amara avec une force surhumaine. L’héliport… ils l’emmènent pour ouvrir les vannes du terminal gazier de Fos-sur-Mer. Le testament d’Arthur… c’était une clé de chiffrement. Si Eleanor meurt là-haut, l’algorithme s’active et… tout saute. Tout ce qu’Arthur et ton père ont bâti…
Sa main retomba mollement. Ses paupières se fermèrent. Son pouls était filiforme, mais son cœur battait encore.
Amara ramassa le journal froissé de son père qui avait glissé sous une chaise. Elle déplia les pages déchirées. L’écriture inclinée, nerveuse, reconnaissable entre mille.
« Amara, ma fille. Si tu lis ceci, c’est qu’Arthur a perdu sa dernière partie contre le crabe qui lui rongeait les poumons, et qu’Eleanor a cru pouvoir s’emparer de l’héritage par le fer. Ne fais confiance à personne portant un uniforme bleu ou un insigne fédéral. Ils ne travaillent ni pour l’État ni pour la justice : ils travaillent pour le Consortium Blackwood. Ce que nous avons caché il y a dix ans sous la vieille chapelle désaffectée de Sainte-Rita n’est pas un trésor, c’est l’acte de décès de notre civilisation si les mauvaises mains le touchent. Si tu veux me revoir vivant, ne monte pas sur ce toit. Fuis. Laisse Eleanor payer sa dette. — G.V. »
Amara leva les yeux vers le ciel zébré par les projecteurs de l’hélicoptère.
Fuir ?
Elle avait passé sept années de sa vie à pleurer un cercueil vide, à subir le mépris d’Eleanor qui la traitait de bâtarde indigne, à ramasser les miettes de la fortune d’Arthur tout en cherchant sans relâche comment son propre père avait pu disparaître dans un accident aussi grotesque. Et maintenant, on lui ordonnait de courir se cacher pendant qu’on exécutait la seule femme capable de lui donner la vérité ?
— Jamais, cracha-t-elle entre ses dents.
Elle ramassa le Glock 19 du mercenaire inconscient, vérifia le chargeur — onze balles restantes —, glissa l’arme dans la ceinture de son pantalon noir et courut vers la porte d’accès aux escaliers d’urgence menant à l’héliport.
Le vent sur le toit était une tempête brute. La pluie s’était transformée en une bruine glacée qui collait les mèches brunes d’Amara à son front.