Mon sourire s’est effacé dès l’instant où j’ai pris conscience de son existence. Un réflexe de survie, vieux de deux décennies, me fit immédiatement raidir les muscles du cou. Pourtant, mon bras ne bougea pas. Retirer ma main aurait signifié réveiller Megan, et pour une raison que mon esprit embrumé par les antipyrétiques refusait d’analyser, je ne voulais pas briser ce tableau.
Le petit garçon — Noah, si ma mémoire ne me trahissait pas — poussa un minuscule gémissement dans son sommeil, truffant le creux du cou de sa mère de son nez minuscule. Megan eut un frémissement réflexe, ses doigts se resserrant imperceptiblement autour des miens avant de se détendre à nouveau. Elle était épuisée. Je voyais l’ombre violacée sous ses paupières, les plis de fatigue autour de sa bouche d’ordinaire trop prompte à répliquer.
Sur la table de chevet, un flacon d’antibiotiques que mon médecin personnel, le docteur Vance, avait dû livrer au milieu de la nuit trônait à côté d’un carnet à spirale bon marché. D’une écriture ronde et rapide, Megan y avait noté les heures :01:15 – 39,8 °C. Serviettes froides. Refuse de boire.02:40 – 39,2 °C. A pris deux gorgées d’eau. Tremblements.04:10 – 38,1 °C. La fièvre tombe enfin. S’est calmé.
Aucun garde du corps n’aurait fait ça. Mes hommes savaient tirer au Sig Sauer, brouiller des fréquences radio et nettoyer une scène de crime avant que la police du comté de Fulton ne reçoive le premier appel, mais aucun d’entre eux n’aurait osé me passer une compresse humide sur le front. Ils m’auraient regardé mourir d’un choc septique par pure déférence hiérarchique, attendant que mon second donne l’ordre d’appeler une ambulance blindée.
Une quinte de toux rauque me déchira la gorge, brisant l’illusion.
Megan sursauta. Ses yeux s’ouvrirent d’un coup, passant en une fraction de seconde du brouillard du sommeil à une lucidité défensive affolante. Elle ne lâcha pas ma main tout de suite ; son premier geste fut de caler son avant-bras contre le dos de son fils pour s’assurer qu’il ne glissait pas.
« Vous êtes réveillé », dit-elle, la voix éraillée par la nuit blanche.
Elle lâcha enfin mes doigts. La perte de contact laissa sur ma peau une sensation de froid presque désagréable.
« Quelle heure est-il ? » demandai-je, ma voix n’étant qu’un râle étouffé.
« Cinq heures passées. Votre température est revenue sous la barre des trente-huit il y a une heure. » Elle posa le dos de sa main sur mon front avec un naturel si désarmant que je n’eus même pas le temps d’esquiver. « Beaucoup mieux. Vous brûliez comme une chaudière à minuit. J’ai cru que j’allais devoir verser le seau d’eau directement sur le lit. »
« Pourquoi n’avez-vous pas appelé Vance ? »
« Je l’ai fait. Il est venu à une heure du matin, vous a injecté un truc, m’a laissé des pilules et m’a dit qu’il avait une urgence chirurgicale à Northside. Il m’a demandé si j’avais besoin qu’on envoie une infirmière privée. » Elle haussa les épaules, ajustant la couverture jaune de Noah. « Une infirmière privée aurait coûté une fortune à votre assurance ou à votre portefeuille, et de toute façon, veiller sur un fiévreux grognon, je sais faire. Mon fils m’a fait trois bronchiolites l’hiver dernier. »
Je la fixai, impassible. « Vous avez passé la nuit ici pour m’éviter des frais d’infirmière ? »
« Ne dites pas de bêtises, Mason. J’ai passé la nuit ici parce que si vous creviez dans ce lit pendant mon quart de travail, Nancy m’aurait collé ça sur le dos et je n’aurais jamais touché mes deux semaines d’avance. »
Un mensonge d’une transparence absolue. Ses yeux fuyants vers la fenêtre trahissaient une vulnérabilité qu’elle masquait sous cette insolence délibérée.
« Votre fils ne devrait pas être là », dis-je d’un ton froid, tentant de reprendre le terrain que ma vulnérabilité nocturne m’avait fait perdre. « Ce manoir n’est pas une garderie. C’est dangereux. »
« La nourrice m’a lâchée à vingt-deux heures hier soir », répliqua-t-elle sans baisser les yeux, son ton devenant tranchant. « J’avais le choix entre amener Noah ici et le garder dans la loge de service, ou vous laisser suffoquer dans vos draps trempés de sueur après que votre chauffeur m’a dit que vous refusiez d’ouvrir votre porte. Si ça ne vous plaît pas, virez-moi. Mais attendez au moins que je prépare le café de Nancy, elle n’a rien à voir avec ça. »
Je ne répondis pas. Mes yeux descendirent sur l’enfant. Il dormait à poings fermés, une petite main potelée agrippée au col élimé du t-shirt de sa mère. Il avait la peau pâle, des cils longs et une innocence totale, inconscient du fait qu’il se trouvait dans la forteresse de l’un des criminels les plus calculateurs de la côte Est.
« Il y a des céréales dans les réserves du bas », dis-je lentement en désignant du menton la porte de ma salle de bain privée. « Prenez une douche dans la chambre d’amis au bout du couloir. Nancy arrive à six heures. Que personne ne vous voie sortir d’ici. »
Megan me regarda un instant, cherchant sans doute le piège. Ne trouvant que l’expression de marbre que j’arborais depuis vingt ans, elle se leva avec précaution, hissant Noah sur sa hanche avec cette aisance mécanique des mères célibataires habituées à tout porter seules.
« Le jus d’orange est frais », glissa-t-elle en désignant le verre sur la table. « Buvez-le. Vous ressemblez à un cadavre ambulant. »
Elle tourna les talons et quitta la pièce sans faire le moindre bruit, refermant la lourde porte en chêne massif derrière elle.
Je restai seul. Mes yeux se posèrent sur le verre d’orange pressée. Je tendis le bras, le saisis et le bus d’un trait. Le liquide acide me brûla la gorge, mais pour la première fois depuis des mois, j’avais l’impression d’avoir du sang chaud dans les veines.