La poignée de porte s’abaissa dans un grincement presque inaudible, étouffé par le ronronnement sourd des machines de réanimation. Gabriel Moretti ne réfléchit pas. Vingt-cinq ans de réflexes forgés sur les théâtres d’opérations les plus hostiles guidèrent son corps : il repoussa Elena Cruz d’un geste sec derrière le chariot de soins, dégaina son Sig Sauer d’une seule main et s’aligna dans l’axe de l’ouverture, le doigt collé à la queue de détente, la respiration suspendue dans sa gorge.
La porte s’entrouvrit de quelques centimètres. Une silhouette vêtue d’une blouse chirurgicale sombre se découpa dans le halo jaunâtre du couloir. Dans la main droite de l’inconnu brillait le canon noir d’un pistolet automatique muni d’un réducteur de son imposant.
L’homme n’eut pas le temps de franchir le seuil. Gabriel bondit, dévia l’arme de l’intrus d’un violent coup d’avant-bras vers le chambranle et lui enfonça la paume de sa main gauche directement sous le menton. Les vertèbres du tueur craquèrent contre le mur. Avant que l’homme ne puisse réajuster sa trajectoire ou crier, Gabriel pivota sur ses appuis, saisit le poignet armé pour lui briser l’articulation d’une torsion impitoyable et expédia son propre genou dans les côtes de l’assaillant. Le pistolet tomba sur le linoléum sans le moindre bruit. Gabriel referma son bras autour de la carotide de l’homme, le tirant violemment à l’intérieur de la pièce tout en claquant la porte d’un coup de talon pour la reverrouiller.
Sous la prise de fer, l’inconnu se débattit furieusement. Ses yeux exorbités cherchaient un point d’appui. Gabriel serra davantage, coupant le flux sanguin vers le cerveau avec la froideur d’un chirurgien. En six secondes, la résistance musculaire faiblit ; en huit secondes, l’homme devint une masse inerte. Gabriel l’allongea au sol, le désarma totalement en lui retirant deux couteaux de combat dissimulés dans ses chaussettes et un émetteur radio crypté fixé à sa ceinture, puis arracha le masque chirurgical qui dissimulait ses traits.
Le visage était jeune, marqué par une cicatrice irrégulière qui partait de la lèvre supérieure jusqu’à l’oreille droite. Un visage d’exécutant. Mais sur le revers de son col intérieur était brodé un symbole discret : un faucon aux serres ouvertes entouré d’une double couronne de lauriers.
Gabriel sentit son sang se figer. Ce n’était ni des mercenaires des cartels, ni des criminels ordinaires. C’était l’insigne régimentaire de la garde prétorienne du Commandement des Opérations Conjointes, une unité spéciale clandestine qu’il avait lui-même contribué à superviser une décennie plus tôt sous l’autorité directe d’un seul homme : le général Marcus Vance.
L’homme sur la photo que Gabriel venait de recevoir sur son écran.
L’homme qui avait posé sa main sur l’épaule de Gabriel lors de l’enterrement de sa femme Sarah, versant des larmes qui semblaient alors si sincères.
« Colonel ! »
La voix étouffée retentit derrière la porte. Trois coups rythmés : deux brefs, un long. Le code de détresse de Cole. Gabriel déverrouilla d’une main, son arme toujours prête. Le major Ethan Cole entra précipitamment, l’uniforme maculé de suie et de sang séché, tenant un fusil d’assaut court saisi sur l’un des gardes abattus. En voyant le corps inconscient étendu sur le sol de la chambre, Cole écarquilla les yeux.
« Ils sont arrivés jusqu’ici ? » murmura le major en reprenant son souffle.
« Ce n’est pas le plus grave, Ethan, » répondit Gabriel, la voix tranchante comme une lame d’acier trempé. « Regarde son col. »
Cole s’accroupit, souleva le tissu et pâlit instantanément. Sa mâchoire se figea. Il connaissait parfaitement cet insigne.
« Vance ? C’est impossible, mon colonel… Le général Vance est le parrain de baptême de Daniel. Il vous a soutenu pendant tout votre deuil. Pourquoi voudrait-il effacer votre fils ? »
« Parce que Daniel a vu son visage sur une photo qu’il n’aurait jamais dû voir, » intervint une voix tremblante mais distincte depuis le fond de la pièce.
Gabriel et Cole se tournèrent vers Elena Cruz. La femme de ménage s’était relevée, appuyée contre la rampe métallique du lit de Daniel. Ses mains couvertes d’ecchymoses ne tremblaient plus. La panique primitive qui l’habitait lors des premières minutes avait cédé la place à une résignation sombre, presque fataliste.
« Vous parlez maintenant, Elena, » ordonna Gabriel en s’approchant d’elle, sans agressivité mais avec une autorité absolue. « Vous avez reconnu ma femme sur mon visage dès que j’ai prononcé son décès. Vous avez un code d’accès écrit derrière votre badge qui correspond aux accès sécurisés des archives médicales de Lenox Hill. Vous n’êtes pas une simple employée de nettoyage qui s’est trouvée au mauvais endroit. »
Elena laissa échapper un rire bref, amer, qui ressemblait à un sanglot retenu.
« Je suis femme de ménage ici depuis cinq ans, Colonel. Mais avant cela… avant de changer d’identité et de disparaître dans les sous-sols de cet hôpital, je m’appelais Elena Rostova. J’étais infirmière anesthésiste en chef à l’hôpital Lenox Hill. »
Gabriel s’arrêta à un mètre d’elle. L’air semblait s’être raréfié dans la pièce.
« Lenox Hill. Là où Sarah a accouché. »
« Là où Sarah a été assassinée, » rectifia Elena d’une voix basse qui frappa Gabriel avec la violence d’un projectile de gros calibre.
Le moniteur cardiaque de Daniel émit une série de bips réguliers, accentuant le silence effrayant qui tomba sur la chambre. Cole se posta immédiatement devant la porte fermée, scrutant le couloir par la petite vitre tout en gardant l’oreille tendue vers l’extérieur.
« Expliquez-vous, » murmura Gabriel, les mâchoires si serrées que ses tempes pulsaient violemment.
« Sarah était biochimiste pour le département de recherche militaire sous la tutelle de Marcus Vance, » commença Elena en essuyant le sang qui coulait encore de son arcade sourcilière. « Deux mois avant son terme, elle a découvert que le projet sur lequel elle travaillait — officiellement un vaccin expérimental contre des souches bactériologiques militarisées — servait en réalité de paravent pour la création d’un neurotoxique synthétique indétectable, conçu pour provoquer des défaillances cardio-pulmonaires simulant des embolies naturelles. Vance avait déjà négocié la vente des séquences génétiques de cette toxine à un consortium privé étranger par l’intermédiaire d’une société-écran basée à Zurich. »