Le vent d’automne soulevait une poussière calcaire qui collait à mes lèvres gercées. Mes doigts tremblaient sur le métal de la portière entrouverte du grand SUV sombre. Sur le cuir impeccablement tendu du siège passager, le contraste était saisissant, presque obscène : un moule à gâteau en fer-blanc, cabossé par les décennies de cuisson, noirci aux arêtes, reposait à côté d’une enveloppe de papier kraft vieillie par le temps et l’humidité. Mon prénom, Chiara, y était inscrit de l’écriture penchée, nerveuse, reconnaissable entre mille, de ma mère Elena.
« Qu’est-ce que c’est que cette comédie, Gabriele ? » Ma voix s’était brisée, étranglée par vingt ans de rancune sourde et la fatigue de trois jours de deuil. « Qui es-tu devenu ? Pourquoi une telle voiture, pourquoi ces vêtements ? Et surtout, pourquoi maman m’a-t-elle privée de tout pour toi ? »
Gabriele posa doucement le plat de pâtes encore tiède sur le tableau de bord. La buée commençait à envahir l’habitacle. Ses mains, autrefois gercées par la crasse et les engelures des hivers sans toit, étaient soignées, mais les articulations épaisses gardaient les stigmates irréversibles de la misère ouvrière. Il ne me regarda pas tout de suite dans les yeux. Il contemplait la maison décrépite derrière nous, dont les volets battants claquaient faiblement sous la brise marine.
« Monte, Chiara », dit-il d’une voix feutrée, grave, dépouillée de tout accent d’arrogance. « La rue n’est pas sûre à cette heure, et ce que renferme cette lettre ne doit pas être lu sous le réverbère municipal. Pas après tout ce qu’elle a sacrifié pour que ce silence tienne jusqu’à sa tombe. »
Une méfiance instinctive me figea sur le trottoir. Mon père était mort quand j’avais huit ans, fauché par une crise cardiaque brutale selon la version officielle qui avait bercé mes larmes d’écolière. Gabriele était apparu quelques semaines plus tard dans notre cour arrière, comme un corbeau attiré par l’odeur du cadavre. J’avais grandi avec cette conviction venimeuse : cet indigent était l’enfant illégitime d’un père volage, le fruit d’une trahison que ma mère, sainte et martyre masochiste, expiait en se privant pour lui au détriment de sa propre chair.
« Tu étais son fils, n’est-ce pas ? » crachai-je avec une amertume que je ne cherchais même plus à dissimuler. « Mon père t’a eu avec une autre traînée dans les faubourgs, et maman se sentait coupable de te voir pourrir dans la boue. C’est pour ça que la part de tarte t’était réservée. C’est pour ça qu’elle n’a jamais voulu que je te méprise. »
Gabriele ferma les yeux un instant. Un rictus de douleur pure déforma ses traits taillés au couteau. Lorsqu’il les rouvrit, aucune colère n’y brillait, seulement un abîme de désolation.
« Si seulement la vérité n’était qu’une simple infidélité de quartier, Chiara… Si seulement. Monte. Je t’en conjure. Pour la mémoire d’Elena. »
Je contournai le véhicule et m’assis sur le siège conducteur qu’il me libérait en contournant la carrosserie pour prendre le volant. La portière claqua avec un bruit sourd et hermétique, coupant net les rumeurs lointaines de la rocade de Bari. L’air sentait le cuir neuf, le tabac brun et une odeur entêtante et familière qui me fit vaciller : la cannelle. La vieille tôle à gâteau sentait encore la dernière pomme cuite.
Gabriele ne démarra pas. Il alluma simplement le plafonnier à lumière douce et désigna la lettre.
« Lis d’abord. Ensuite, tu auras le droit de me haïr encore plus, ou de brûler ce qui reste de cette maison. Mais lis chaque ligne. »
Mes ongles s’enfoncèrent dans le papier rugueux. Le sceau n’était qu’un bout de ruban adhésif jauni qui se décolla sans bruit. À l’intérieur, plusieurs feuilles pliées en quatre, noircies d’une encre bleue décolorée, et une série de reçus bancaires froissés, accompagnés d’une coupure de presse datée de novembre 2004.
Le titre du journal local sautait aux yeux, en lettres d’imprimerie criardes : Tragédie sur le chantier naval de Bari Sud : un ouvrier non déclaré fait une chute mortelle de trente mètres. Les gérants évoquent un acte de témérité individuelle.
Je levai un regard interrogateur vers Gabriele, mais son profil était immobile, tendu vers le pare-brise noir. Je dépliai la première lettre d’Elena.
« Ma chère petite Chiara,Si tu lis ces lignes, c’est que mes mains ont cessé de trembler et que mon cœur usé par la terreur s’est enfin arrêté. Ne m’en veux pas pour la faim. Ne m’en veux pas pour le froid et pour chaque part de repas que j’ai arrachée à ta bouche pour la porter à ce garçon dans la nuit. Tu as cru que je ne t’aimais pas assez, que je préférais un étranger errant à mon propre enfant. Mon Dieu, si tu savais combien de larmes j’ai avalées dans la bassine à lessive pour ne pas te montrer que mon amour pour toi était ma plus grande faiblesse, et mon pire châtiment.
Ton père, Paolo, n’est pas mort dans son sommeil, apaisé et le cœur défaillant, comme je te l’ai raconté le matin de ses funérailles. Paolo travaillait au noir depuis deux ans pour le consortium logistique de la famille De Santis, ces hommes qui possèdent les entrepôts du port et la moitié des terrains vagues de notre banlieue. Ce matin de novembre, Paolo a découvert une faille : un conteneur censé transporter des pièces de rechange contenait en réalité des déchets toxiques destinés à être enfouis illégalement sous les fondations des nouveaux complexes résidentiels de la côte.
Paolo a menacé d’aller voir les carabiniers. Il était têtu, ton père. Trop juste pour ce monde de loups. Deux heures plus tard, on le jetait du haut d’un échafaudage. Sa mort a été classée comme un accident dû à sa propre imprudence. Mais il y avait un témoin.