L’air sentait le bois ciré, la cire d’abeille tiède et cette vague odeur de renfermé qui imprègne les demeures trop grandes pour leurs occupants. Dans la vaste villa des Belmont, perchée sur les hauteurs boisées surplombant le lac d’Annecy, le silence n’était jamais vraiment paisible. C’était un silence lourd, tendu comme une corde d’arc, où chaque pas résonnait contre les dalles de marbre et où chaque respiration semblait épiée.
Au sommet du grand escalier à double révolution, sous la clarté crue d’un lustre en cristal de Bohême, deux silhouettes se faisaient face. D’un côté, Gérard Belmont, soixante-huit ans, ancien contremaître dans la métallurgie dont le corps massif portait encore les stigmates d’un demi-siècle de labeur : des épaules voûtées mais puissantes, des mains calleuses aux phalanges épaissies par l’arthrose, et un regard d’un gris d’ardoise, dur, désabusé, mais profondément intègre. Face à lui se tenait Éléonore. Vêtue d’un pull en cachemire crème impeccable et d’un pantalon de soie fluide, elle incarnait cette distinction froide et calculée qu’elle s’était acharnée à construire depuis son mariage avec Julien, trois ans plus tôt.
— Tu ne me chasseras pas d’ici, vieil homme, chuchota Éléonore d’une voix feutrée, presque inaudible, qui n’avait rien de la douceur mielleuse qu’elle réservait à son époux. Julien signera la cession demain matin. Cette maison, l’entreprise de menuiserie industrielle, le terrain de la rive nord… tout lui reviendra. Et toi, tu finiras dans cette résidence pour grabataires à laquelle tu refuses de penser. Tu es usé, Gérard. Tu n’as plus ta place entre nous.
Gérard garda les mains enfoncées dans les poches de son gilet de laine informe. Il ne broncha pas. Son visage buriné, marqué par les deuils et le travail de la terre, ne trahissait aucune colère, seulement un mépris souverain qui exaspérait la jeune femme bien plus que des cris.
— Julien a des yeux pour voir, Éléonore, répondit-il posément, sa voix rauque vibrant dans la cage d’escalier. Il est aveuglé par ton manège, c’est vrai. Mais le sang reste le sang. Tu es arrivée sans un sou en poche, le cœur sec et l’ambition vorace. Tu as cru trouver un héritier fragile à manipuler. Mais tant que je respirerai, tu ne toucheras pas à l’héritage que ma femme et moi avons bâti pour lui.
Un rictus déforma les lèvres carminées d’Éléonore. Le grincement lointain du portail automatique venait de retentir au rez-de-chaussée. La berline de Julien franchissait l’allée de gravier. Le crissement des pneus sur les pierres mouillées par la pluie d’octobre indiquait qu’il ne lui restait que quelques secondes.
— Alors respire bien fort, Gérard, murmura-t-elle avec une lueur malsaine dans les prunelles. Parce que ce soir, c’est toi qui tombes.
Ce qui se produisit ensuite défiait l’entendement. Gérard n’esquissa pas le moindre geste. Ses mains ne quittèrent même pas ses poches. Pourtant, sous ses yeux médusés, Éléonore recula d’un demi-pas vers le bord du vide. Elle posa délibérément le talon de sa mule souple sur le rebord de cuivre de la première marche, inclina son buste en arrière avec une précision d’acrobate et poussa un hurlement strident, un cri déchirant d’effroi pur qui résonna contre les hauts plafonds.
— Gérard, non ! Arrêtez ! Je vous en supplie !
Elle bascula.
Le son fut effroyable. Une cascade de chocs sourds, d’os heurtant le bois massif, de gémissements entrecoupés. Elle dévala la douzaine de marches cirées, roulant sur elle-même avec une violence calculée mais terrifiante, pour s’écraser lourdement sur le palier intermédiaire en marbre, son corps désarticulé immobile, la tête reposant à quelques centimètres d’une console en fer forgé.
La porte d’entrée vola en éclats sous la violence de l’impact. Julien pénétra dans le hall, sa mallette en cuir à la main, le visage décomposé par la terreur.
— Éléonore !
Le jeune homme monta quatre à quatre les premières marches du rez-de-chaussée, le souffle court, ses yeux terrifiés passant de sa femme inanimée au vieil homme debout au sommet, figé dans une immobilité de statue de pierre.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? Gérard ! Qu’est-ce que tu as fait ?! hurla Julien en tombant à genoux auprès de son épouse.
Éléonore émit un gémissement plaintif, entrouvrit des paupières baignées de larmes feintes et porta une main tremblante à sa tempe où perlait une estafilade sanglante.
— Julien… murmura-t-elle dans un souffle agonisant. Il… il m’a poussée… Il m’a dit que je devais mourir avant que tu ne signes… Il a posé ses deux mains sur mes épaules…
Gérard voulut descendre d’un pas, la voix nouée par l’injustice :
— Julien, écoute-moi. C’est faux. Je ne l’ai même pas effleurée. Elle s’est jetée dans l’escalier toute seule !
Julien se redressa d’un bond, le visage rouge de colère, les poings serrés, la bave aux lèvres. Le jeune homme, d’ordinaire mesuré et effacé, était métamorphosé par une rage aveugle.
— Tais-toi ! Tais-toi, espèce de monstre ! Elle fait la moitié de ton poids ! Tu as toujours détesté qu’elle vienne vivre ici ! Tu la traites comme une intruse depuis le premier jour ! Tu as failli la tuer, tu te rends compte ?! Sors de ma vue ! Sors de cette maison avant que j’appelle la gendarmerie pour tentative de meurtre !
Gérard reçut ces paroles comme des coups de poignard dans la poitrine. Sa propre chair, son unique fils, pour lequel il avait sacrifié ses nuits, sa santé, ses économies, le regardait avec une haine pure et absolue. Le vieil homme contempla la scène : Éléonore, blottie contre le torse de Julien, pleurait bruyamment, cachant son visage tout en esquissant, dans l’ombre du bras de son mari, un infime sourire triomphant à destination du beau-père.
Sans prononcer un mot de plus, refusant d’avilir sa dignité dans des supplications inutiles, Gérard tourna les talons, prit son vieux manteau de laine sur le porte-manteau de l’étage, et quitta la maison par l’escalier de service sous une pluie battante.