Aegis Global Operations.

Mes yeux restaient rivés sur ce symbole aux lignes géométriques précises, imprimé au bas de la quatrième page. C’était un faucon stylisé aux ailes repliées sur une dague. Exactement le même insigne que celui gravé sur la boucle métallique du sac de sport en toile kaki que mon père, Daniel, avait négligemment déposé au pied de mon lit trois jours plus tôt.

Pendant trente ans, pour moi, mon père n’avait été qu’un fonctionnaire taciturne du ministère des Travaux publics, un homme aux mains calleuses, aux cheveux coupés ras, qui sentait le tabac blond et le café noir. Un homme dont la plus grande passion semblait être la restauration de vieilles horloges dans son atelier du sous-sol. Et pourtant, il y a quarante-huit heures à peine, quand mon mari Paul avait franchi la porte de cette même chambre pour cracher son venin, tout avait basculé.

Je revoyais encore la scène avec une précision chirurgicale. Paul, le costume froissé par une nuit passée à écumer les bars, le regard fuyant et l’odeur rance du bourbon masquée par une eau de Cologne bon marché. Il s’était approché de mon lit sans un regard pour mes ecchymoses, sans un mot de réconfort pour la jambe plâtrée maintenue en traction.

« Tu te rends compte de ce que coûte cette chambre privée par jour, Audrey ? » avait-il sifflé entre ses dents serrées, saisissant brutalement mon bras perfusé. « L’assurance refuse de couvrir les dépassements d’honoraires. Tu te lèves. Maintenant. Tu n’as que des contusions et un os fêlé, tu feras ta comédie à la maison. Je refuse de payer pour ta paresse. »

Il avait tiré. La douleur avait explosé dans ma hanche comme une grenade à fragmentation. J’avais hurlé, un cri d’agonie pure, tandis que mes pansements menaçaient de céder. Et c’est à ce moment précis que la porte s’était ouverte.

Mon père ne s’était pas énervé. Il n’avait pas crié. Il n’avait pas même haussé le ton. Il s’était simplement avancé avec cette démarche féline, silencieuse, presque irréelle pour un homme de soixante ans. En une fraction de seconde, la main de Paul avait été décollée de ma chair. Un craquement sec, net, semblable à une branche morte qu’on piétine en forêt, avait résonné dans la chambre. Paul s’était effondré à genoux, hurlant de douleur, le poignet tordu selon un angle impossible.

« Tu touches encore une fois à ma fille », avait chuchoté mon père, les yeux étrangement calmes, d’un bleu d’acier dénué de la moindre émotion humaine, « et je t’apprends comment on survit trois semaines avec la trachée perforée. Ramasse tes affaires. Sors de sa vie. Si je te recroise dans un rayon de dix kilomètres autour d’elle, je ne te briserai pas un os. Je t’effacerai. »

Paul, terrifié, tremblant de tous ses membres, s’était enfui en boitant et en pleurant comme un enfant battu. À cet instant, j’avais pensé que la fureur protectrice d’un père ordinaire pouvait accomplir de tels miracles de violence.

Mais l’appel d’Elena venait d’anéantir cette illusion.

Mon accident n’en était pas un. La camionnette noire qui avait percuté ma berline à pleine vitesse au croisement désert de la route départementale ne s’était pas retrouvée là par hasard. Les freins qui avaient mystérieusement refusé de répondre quelques secondes avant l’impact ne s’étaient pas rompus par usure.

Et mon mari… Paul était-il seulement un lâche cupide, ou un pion manipulé pour me briser définitivement ?

La porte de la chambre grinça doucement. Mon cœur manqua un battement. Je m’empressai de glisser les feuilles sous mon oreiller, mais le mouvement brusque arracha un gémissement rauque à ma gorge.

« Tu ne devrais pas bouger avec ces broches dans le fémur », dit une voix grave.

Mon père se tenait dans l’encadrement de la porte. Il portait sa veste en cuir marron usée, celle qu’il mettait toujours pour travailler le bois. Mais son regard parcourait déjà méthodiquement chaque recoin de la pièce : la fenêtre entrouverte, l’angle mort derrière le rideau de séparation, la position du lit par rapport à l’entrée. C’était le regard d’un soldat en territoire hostile, pas celui d’un grand-père retraité venu apporter des chocolats.

« Papa », murmurai-je, la gorge sèche.

Il s’approcha, posa une main tiède sur mon front fiévreux, puis ses yeux tombèrent sur le combiné décroché qui gisait sur le lit. Son expression se figea imperceptiblement. La mâchoire se crispa, un millimètre à peine, mais suffisant pour trahir une tension extrême.

« Qui t’a appelée, Audrey ? » demanda-t-il, la voix étrangement posée.

« Une femme. Elle s’appelait Elena. »

Le silence qui s’abattit sur la pièce devint suffocant. Le moniteur cardiaque s’emballa sous l’effet de ma terreur, ses bips s’accélérant comme une alarme de fin du monde. Mon père ferma les yeux une demi-seconde, expirant lentement par le nez, comme un homme qui voit surgir du passé un spectre qu’il pensait avoir enterré sous des tonnes de béton.

« Qu’est-ce qu’elle t’a dit ? » reprit-il, sans hausser le ton.

« Que maman n’est pas morte d’un cancer. Qu’elle était protégée. Que les hommes que tu combattais ont retrouvé ma trace. » Mes larmes brûlaient mes joues. « Papa… est-ce que cet accident… est-ce qu’on a essayé de me tuer ? »

Mon père ne répondit pas immédiatement. Il se tourna vers la porte, fit glisser le verrou de sécurité, puis revint s’asseoir sur le rebord de mon lit. Pour la première fois de ma vie, je vis une faille dans son armure. Une ombre de fatigue et de douleur traversa ses traits burinés.

« Je voulais que tu aies une vie normale », dit-il d’une voix sourde. « Une vie sans surveillance permanente, sans armes sous l’oreiller, sans poisons à tester dans chaque verre d’eau. J’ai signé un pacte avec le diable il y a vingt ans pour obtenir ta liberté, Audrey. Mais le diable a la mémoire longue. »

« Qui est Elena ? »