Un aller simple. Pour le Brésil.

Un vertige violent me traversa l’esprit. L’air semblait s’être raréfié en une fraction de seconde, comme si une cloche de verre venait de s’abattre sur ma tête. Je travaillais comme directrice financière adjointe dans un cabinet d’audit du huitième arrondissement ; mon emploi du temps pour le lendemain était saturé de réunions budgétaires cruciales. Je n’avais jamais envisagé, ni de près ni de loin, un voyage en Amérique du Sud. Je ne parlais pas un traître mot de portugais.

« Pourquoi… pourquoi São Paulo ? » balbutiai-je en relevant les yeux vers ma belle-mère. Ma voix n’était plus qu’un filet brisé.

Monique ne répondit pas tout de suite. Elle s’agenouilla péniblement près de sa valise éventrée. Ses mains ridées, marquées par des taches de vieillesse et un tremblement nerveux qu’elle ne parvenait plus à dissimuler, ramassaient à la hâte des chemisiers froissés, un flacon de parfum bon marché et un dossier en carton bleu nuit qui s’était entrouvert sur le bitume crasseux.

« Ramasse ça, Claire. Vite. Les gens regardent, » souffla-t-elle sans me regarder en face.

« Non ! Rien à foutre des gens ! » m’écriai-je, incapable de retenir l’angoisse qui me broyait la gorge. « Mathieu vient de vous jeter sur le trottoir comme un sac d’ordures, il y a mon passeport dans vos affaires, un billet d’avion pour l’autre bout du monde à mon nom pour demain matin, et vous voulez qu’on fasse comme si de rien n’était ? Vous m’expliquez ce qui se passe ou j’appelle la police immédiatement ! »

Le mot « police » produisit l’effet d’une décharge électrique. Monique releva brusquement la tête. Son visage d’ordinaire si compassé, si sévère, s’était affaissé ; ses joues creuses étaient livides, et une terreur sincère, presque animale, brûlait au fond de ses prunelles pâles.

« Surtout pas la police, » murmura-t-elle avec une intensité glaçante en agrippant mon poignet. Ses doigts d’une maigreur osseuse s’enfoncèrent dans ma chair. « Si tu appelles la police maintenant, Claire, ni toi ni moi ne verrons le lever du jour demain. Tu crois que ton mari t’aime ? Tu crois que tu le connais parce que tu partages son lit depuis six ans ? Tu ne sais absolument rien de ce qu’il est. »

Elle referma d’un coup sec la fermeture éclair de sa valise, calant de justesse le dossier bleu à l’intérieur, puis se redressa avec difficulté en s’appuyant sur mon épaule.

« Il faut quitter cet endroit. Tout de suite. Mathieu n’est pas rentré chez vous. Il sait que tu es descendue du taxi. Il vérifie en ce moment même où nous sommes. »

« Qu’est-ce que vous racontez ? Comment pourrait-il savoir ? »

« Ton téléphone, » dit-elle d’une voix sourde. « L’application de localisation familiale qu’il t’a fait installer l’année dernière sous prétexte de sécurité. Jette-le ou éteins-le. Tout de suite. »

Mon sang se figea. J’avais effectivement activé ce partage de position après une vague d’agressions dans notre quartier, cédant aux supplications faussement protectrices de Mathieu. Mes doigts glissèrent dans la poche de mon trench-coat. Je sortis l’appareil, fis glisser le bouton d’arrêt et le rangeai au fond de mon sac à main.

« Suis-moi, » ordonna Monique en saisissant la poignée télescopique de son bagage. « Il y a une brasserie derrière la place, rue de Bercy. C’est sombre, bruyant, et les banquettes du fond ne sont pas visibles depuis la rue. »

Nous avons marché sous un crachin glacial qui commençait à mouiller les trottoirs parisiens. Monique marchait vite, bien plus vite qu’une femme de soixante-huit ans atteinte d’arthrose ne le devrait. Chaque coup d’œil qu’elle jetait par-dessus son épaule trahissait une paranoïa méthodique, rodée. Je la suivais comme une somnambule, tenant fermement mon passeport et ce maudit billet dans la poche de mon manteau, l’esprit assiégé par une avalanche de questions sans réponses.

Mathieu. Mon mari. Cet homme brillant, architecte de renom, attentionné, qui m’apportait mon café au lit chaque dimanche et qui, encore ce matin, m’avait embrassée sur le front avant que nous ne passions chercher sa mère pour la conduire à la gare. Quel monstre se cachait sous ce masque de gendre idéal ?

La brasserie était encombrée, imprégnée d’une odeur de friture et de bière tiède. Monique fila directement vers le fond de la salle, contournant le comptoir pour s’engouffrer dans une alcôve tapissée de moleskine rouge élimée. Elle s’assit le dos au mur, me faisant signe de m’asseoir en face pour lui faire écran.

Le serveur arriva, déposa deux cafés noirs sans qu’on ait eu besoin de commander, intrigué par notre allure trempée et nos mines funèbres, puis repartit.

« Parlez, » exigeai-je en posant mes paumes à plat sur la table en formica. « Je veux tout savoir. Pourquoi mon passeport ? Pourquoi ce billet ? Pourquoi vous a-t-il jetée de la voiture ? »

Monique posa sa tasse sans y toucher. Ses mains continuèrent de trembler, alors elle les enfouit sous la table.

« Mathieu n’avait pas l’intention de m’envoyer en province chez ma sœur, » commença-t-elle, la voix altérée par un sanglot qu’elle réprima aussitôt. « Ce matin, avant que vous n’arriviez chez moi, il est venu seul. Il m’a apporté cette valise. Il m’a dit : “Maman, prends ce train. Pars à Lyon. Ne reviens jamais. Si tu restes à Paris, ils te trouveront, et ils te feront payer ce que mon père a laissé derrière lui.” »

« Son père ? » fronçai-je les sourcils. « Son père est mort d’une crise cardiaque il y a dix ans ! Il était expert-comptable ! »

Un rire sec, amer, dénué de toute joie, échappa aux lèvres décolorées de Monique.

« C’est l’histoire officielle, Claire. Celle qu’on raconte aux dîners en ville pour préserver les apparences. Mon mari, Henri, n’était pas un simple comptable. Il gérait la trésorerie occulte d’un réseau financier tentaculaire. Des fonds non déclarés, de la fraude à la TVA à l’échelle européenne, de l’argent sale blanchi dans des programmes immobiliers de luxe. Quand Henri a senti que le fisc et surtout ses associés commençaient à resserrer l’étau, son cœur a lâché. Mais l’argent, lui, ne s’est pas volatilisé. »