Quelques secondes plus tard, la poussette percuta le pied massif d’un parasol. Sous le choc, le petit garçon fut projeté au sol et son cri de terreur déchira la musique comme un couteau. Les verres s’arrêtèrent net. Les conversations s’interrompirent. Personne ne bougea assez vite – jusqu’à ce que le portail s’ouvre.

Sa mère venait d’arriver.

Dès qu’elle vit son fils par terre, elle laissa tout tomber et courut. Elle tomba à genoux, le prit dans ses bras et lui caressa le visage d’une main tremblante. La peur se mua aussitôt en une froideur plus intense lorsqu’elle leva les yeux vers la femme qui se tenait à quelques pas.

« Qu’avez-vous fait ? »

Mais la grand-mère ne s’excusa pas. Au lieu de cela, elle s’empara d’un plateau de service en métal sur le buffet et frappa la première.

La mère leva le bras juste à temps. Le métal la frappa violemment, produisant un bruit métallique sec de l’autre côté de la piscine. Gardant toujours son petit garçon en sécurité derrière elle, elle fixa la grand-mère avec cette colère qui naît seulement lorsqu’un parent réalise que quelqu’un a délibérément mis son enfant en danger.

Puis tout se produisit en même temps.

Une simple poussée, tentée de se défendre, fit trébucher la grand-mère en arrière contre un chariot de service. Le chariot percuta le buffet, projetant gâteau, verres, assiettes, chaises et parasol sur la terrasse en pierre. L’élégante réception se transforma en un silence absolu.

Mais ce qui s’était passé au bord de la piscine n’était que le début.

Car avant la fin de la nuit, quelqu’un découvrirait que la poussette n’avait pas bougé par accident – et ce que la famille découvrirait ensuite les obligerait à se demander depuis combien de temps le danger se cachait réellement au sein de leur propre maison.

Hélène resta immobile au milieu du désastre, le bras gauche brûlant sous la violence de l’impact, son fils Léo sanglotant à grands hoquets contre son cou. L’odeur sucrée de la crème pâtissière écrasée se mêlait aux effluves d’alcool renversé et à l’air tiède de cette fin d’été provençale. Autour du bassin carrelé d’ardoise, les invités de la famille de Valmont, drapés dans leurs lins blancs et leurs soies beiges, contemplaient la scène avec une gêne horrifiée. Personne n’esquissait un geste. Dans cette bourgeoisie terrienne où l’on lavait son linge sale derrière d’épaisses murailles du dix-huitième siècle, le moindre éclat de voix ressemblait à une profanation.

À terre, au milieu des bris de cristal et des macarons éparpillés, Éléonore de Valmont se redressait déjà. Même décoiffée, les joues rougies par la honte et la fureur, la matriarche conservait cette arrogance glaciale qui avait terrorisé deux générations de serviteurs et d’héritiers. Sa robe émeraude portait une longue traînée de coulis de framboise. Ses yeux clairs, minuscules éclats de silex sous des paupières lourdes, s’ancrèrent dans ceux d’Hélène.

« Regardez ce que vous faites, murmura la vieille femme, la voix tremblante d’une haine trop longtemps contenue. Vous entrez ici comme une furie, vous violentez une femme de mon âge devant mes propres convives, et vous osez me demander des comptes ? »

« Vous l’avez lâché, répliqua Hélène, les dents serrées, luttant pour que la terreur ne brise pas sa voix. Vous saviez que la pente menait droit à la margelle ou au muret. Vous saviez qu’il n’avait pas son harnais. »

Un murmure parcourut l’assemblée. Un homme fendant la foule apparut enfin sur la terrasse supérieure, les mains encore mouillées, un torchon négligemment jeté sur l’épaule. C’était Julien, le fils d’Éléonore et le mari d’Hélène. Il s’arrêta au sommet des marches en pierre de taille, pétrifié par le carnage : le buffet anéanti, sa mère au sol, son épouse tremblante tenant leur enfant en larmes.

« Qu’est-ce qui se passe ici ? s’écria Julien en se précipitant. Maman ? Hélène, qu’as-tu fait ? »

Le mot de trop. Ce réflexe pavlovien de Julien, cette manie viscérale de présumer la culpabilité de sa femme avant même de s’enquérir de l’état de son propre fils, acheva de briser quelque chose au fond d’Hélène. Depuis trois ans qu’elle avait épousé le riche héritier du domaine des Cèdres, elle avait tout accepté : le dédain feint de sa belle-mère, les allusions perfides sur ses origines modestes d’enseignante de province, l’isolement insidieux dans cette bastide isolée aux portes de Grasse. Mais toucher à Léo dépassait tout ce qu’elle pouvait endurer.

« Léo a failli mourir, Julien, cracha Hélène en reculant d’un pas pour l’empêcher de la toucher. Ta mère a tourné le dos à la poussette sur une pente de quinze pour cent. Et quand je suis intervenue, elle m’a frappée avec ce plateau. Regarde mon bras. Regarde ton fils ! »

Julien baissa les yeux vers le garçonnet. Le front de Léo portait une ecchymose bleuissante, là où sa peau fragile avait heurté la fonte du parasol. L’enfant gémissait faiblement, épuisé de terreur. Julien parut hésiter, un éclair d’angoisse traversant ses traits lisses d’homme habitué à ne jamais choisir. Puis son regard glissa vers sa mère, qui se relevait avec une dignité théâtrale, soutenue par son médecin de famille et ami de toujours, le docteur Vernier, présent parmi les invités.

« Elle perd la raison, Julien, dit doucement Éléonore en lissant sa robe souillée. J’ai eu un malaise vagal. J’ai senti le sol se dérober sous mes pieds, j’ai voulu m’appuyer au mur. La poussette a roulé toute seule. Le frein a dû lâcher. Comment peux-tu laisser cette femme m’accuser de vouloir du mal à mon propre petit-fils ? Elle cherche un prétexte depuis des mois pour t’éloigner de moi, pour t’arracher à ce domaine. »

« Le frein ne lâche jamais sur ce modèle, répliqua une voix posée dans l’ombre. C’est un frein de sécurité à double crantage. Il faut presser deux leviers simultanément pour le désengager. »