Sadie glissa doucement sa main droite dans la poche intérieure de son manteau. Ses doigts se refermèrent sur le cylindre noir que Roman lui avait confié.
Ce n’était pas un téléphone. Ce n’était pas un traceur passif.
Elle appuya fermement sur le détonateur piézoélectrique situé à l’extrémité du boîtier.
Une sirène stridente, assourdissante, d’une intensité de cent trente décibels — le bruit d’un réacteur d’avion au décollage — explosa dans l’acoustique confinée du hangar. En même temps, une torche stroboscopique à ultra-haute intensité intégrée au boîtier se déclencha, projetant des éclairs aveuglants de lumière blanche à une cadence épileptique de vingt pulsations par seconde.
Trevor, surpris par la déflagration sonore et aveuglé par le flash violent qui brûlait ses rétines adaptées à la pénombre, poussa un hurlement de douleur en portant ses mains à son visage. La barre d’acier lui échappa des doigts et s’écrasa sur le béton dans un tintement métallique assourdissant.
« Salope ! » hurla-t-il, désorienté, trébuchant en arrière contre un empilement de palettes de bois.
Sadie ne cria pas. Elle ne perdit pas une fraction de seconde à hésiter.
Elle ne s’enfuit pas vers la porte principale verrouillée. Utilisant la confusion sensorielle de son agresseur, elle contourna rapidement l’espace ouvert et se dirigea vers l’issue de secours du secteur de démolition, là où les ouvriers laissaient habituellement les passerelles métalliques menant aux coursives extérieures.
Mais Trevor, guidé par la rage brute et l’instinct du prédateur acculé, se jeta en avant à l’aveugle. Ses bras balayèrent l’air jusqu’à ce que ses doigts s’accrochent à l’extrémité du manteau de laine de Sadie.
Le tissu céda partiellement sous la traction, déséquilibrant la jeune femme. Sadie trébucha sur un câble électrique traînant au sol et s’abattit lourdement sur le côté, la hanche heurtant violemment une armature métallique.
Le cylindre stroboscopique lui échappa des mains et roula sous une bâche, s’éteignant net sous le choc.
Le silence retomba brutalement sur le hangar, troublé uniquement par les respirations rauques et haletantes des deux adversaires.
Trevor, les yeux larmoyants et injectés de sang sous l’effet du flash, se releva péniblement. Sa lèvre supérieure saignait, fendue par un coin de palette dans sa chute. Il ramassa un morceau de chevron de bois lourd, hérissé de clous rouillés à son extrémité.
« Tu as cru que tu pouvais me piéger ? cracha-t-il en s’approchant d’elle, rampant presque dans sa rage. Tu n’as jamais été qu’un déchet que j’ai ramassé dans le caniveau ! Et c’est dans le caniveau que je vais te laisser ! »
Sadie s’assit sur le sol dur, le dos calé contre la base du pilier de fonte. La douleur dans sa hanche irradiait à chaque mouvement, mais son esprit était d’une lucidité glaciale.
Elle vit le regard de Trevor. Ce n’était plus le regard de l’homme calculateur et prétentieux qui paradant dans les salles d’audience. C’était celui d’un homme qui savait qu’il avait tout perdu et qui ne cherchait plus qu’à détruire l’objet de son obsession avant de sombrer.
« Fais-le », dit Sadie.
Trevor s’immobilisa à deux mètres d’elle, le chevron levé.
« Quoi ? »
« Fais-le, Trevor. Frappe-moi. Mais cette fois, regarde-moi en face. Ne fais pas semblant de trébucher comme dans cette boutique. Ne dis pas à la police que c’était un accident. Regarde bien ce que tu frappes. »
Trevor ricana, mais son bras trembla imperceptiblement.
« Tu crois que tes beaux discours vont me faire hésiter ? Tu crois que j’ai peur de Mercer ? »
« Tu es terrifié par Mercer, dit-elle d’une voix parfaitement stable. Mais ce n’est pas lui qui te détruit aujourd’hui. C’est moi. Tu as passé six ans à me dire que sans toi, je n’étais rien. Regarde où nous en sommes. Tu es debout dans la boue d’un chantier d’insertion, un morceau de bois pourri à la main, ruiné, méprisé par tes pairs, banni de ta propre profession. Et moi, je finance cet endroit. Je donne du travail à des gens qui valent mille fois mieux que toi. Même si tu me tues ici, Trevor, tu ne redeviendras jamais l’avocat que tu rêvais d’être. Tu resteras pour toujours l’homme médiocre qui a détruit sa carrière parce qu’il n’a pas supporté de voir son ancienne compagne marcher la tête haute. »
« Ferme ta gueule ! » hurla-t-il en abattant son arme de fortune.
Le coup ne toucha jamais Sadie.
Dans une détonation sourde qui fit vibrer l’ensemble de la carcasse industrielle, le panneau de chargement latéral vola en éclats sous l’impact violent d’un bélier hydraulique monté sur l’avant d’un véhicule noir mat.
Deux projecteurs tactiques d’une puissance aveuglante inondèrent la nef centrale de l’entrepôt, transformant chaque particule de poussière en flèche lumineuse.
Avant même que Trevor n’ait pu tourner la tête, deux silhouettes vêtues d’équipements tactiques d’intervention franchirent l’ouverture béante à une vitesse foudroyante. Un impact d’une violence inouïe le percuta au niveau du flanc, le projetant latéralement contre le sol de béton dans un fracas d’os meurtris.
Arthur, le visage fermé comme un bloc de granit, plaqua un genou lourd entre les omoplates de Trevor, maintenant son bras droit dans une clé de torsion qui lui arracha un cri d’agonie étouffé. Le chevron rouillé fut envoyé d’un coup de talon à dix mètres de là.
« Cible maîtrisée », dit la voix calme d’Arthur dans son micro-cravate.
Des bruits de pas lourds et mesurés résonnèrent sur le béton humide.
Roman Mercer franchit l’ouverture béante, vêtu de son long manteau en cachemire sombre, sans arme apparente, les mains simplement enfouies dans ses poches.
Il ne regarda même pas Trevor plaqué au sol comme un insecte nuisible.
Son regard se posa immédiatement sur Sadie, assise contre le pilier de fonte. Il s’approcha d’elle sans précipitation, mais chaque fibre de son allure imposante trahissait une tension meurtrière contenue par une volonté de fer.
Il s’agenouilla devant elle, exactement comme il l’avait fait six mois plus tôt sur le marbre blanc de la galerie Marshall.
« Tu es blessée ? » demanda-t-il d’une voix sourde, presque rauque.