Le lendemain matin, une lumière laiteuse filtrait à travers les hautes baies vitrées du penthouse des Mercer, sur Astor Street.
Sadie ajustait le col de son chemisier en soie crème devant le grand miroir du dressing. Les boutons de manchette en rhodium qu’elle avait achetés à Roman trônaient sur la commode en noyer, posés sur leur velours noir. Chaque fois que son regard se posait sur ces petits disques métalliques, une sensation étrange et paradoxale l’envahissait : une fierté inébranlable mêlée au souvenir diffus de la douleur sur son tibia.
Roman entra sans un bruit. Il ne portait pas encore sa veste de costume, simplement sa chemise blanche impeccable aux manches légèrement retroussées sur les avant-bras. Il s’arrêta derrière elle, posant ses paumes sur ses épaules sans appuyer, lui laissant toute latitude pour se reculer si elle le souhaitait. C’était sa façon d’être : une présence souveraine, protectrice, mais incapable de la moindre coercition.
« Tu as mal dormi », murmura-t-il contre ses cheveux.
Sadie croisa son regard dans la glace. Ses yeux bleus, d’ordinaire si calmes et indéchiffrables pour le reste de la communauté financière de Chicago, ne reflétaient pour elle qu’une attention totale.
« Le procès pour fraude approche, dit-elle d’une voix posée. Son avocat a déposé une motion pour contester l’admissibilité des relevés bancaires d’il y a six ans. Il prétend que nous avons fabriqué les procurations avec l’aide des analystes de ta banque. »
Roman esquissa un sourire froid, presque imperceptible.
« Qu’il dépose ce qu’il veut. Le procureur a les originaux des contrats d’ouverture de compte signés de sa main dans une agence de Naperville le jour exact où tu te trouvais aux urgences de Cook County pour tes fractures du poignet. Trevor est un joueur d’échecs qui a perdu toutes ses pièces et qui essaie désormais de renverser l’échiquier. »
« Il ne s’arrêtera pas, Roman. Les hommes comme lui ne supportent pas l’évidence de leur propre médiocrité. »
« Alors nous nous assurerons que chaque tentative le rapproche un peu plus d’une cellule fédérale. Arthur t’accompagne aujourd’hui sur le chantier de Cermak Road. »
Sadie se retourna, posant doucement sa main sur le revers de la chemise de son mari.
« Arthur restera à l’extérieur, comme convenu. Si je me présente devant ces femmes battues et ces entrepreneurs du quartier entourée de trois gardes du corps armés de fusils d’assaut, je deviens exactement ce que Trevor prétendait : une femme qui joue à la bienfaitrice derrière une barrière de dollars. J’ai besoin qu’elles voient que je viens du même endroit qu’elles. »
Roman la contempla un long moment. La plupart des hommes de son rang auraient imposé un refus catégorique, verrouillé les portes d’un convoi blindé et délégué la supervision du chantier à un cabinet d’audit. Mais Roman savait que la sécurité de Sadie ne se mesurait pas seulement en blindage d’acier ; elle résidait dans sa capacité à reprendre possession de son espace sans trembler.
« Arthur sera à la grille d’entrée, concéda-t-il d’une voix égale. Pas un pas de plus, sauf si tu appelles. Prends le boîtier de relais d’urgence dans ton sac. »
Sadie prit le petit cylindre noir dans sa main, sentant son poids rassurant, avant de le glisser dans la poche intérieure de son manteau en laine.
« Joyeux presque anniversaire de mariage, monsieur Mercer », glissa-t-elle avec un soupçon de malice pour désamorcer la tension.
« Ne sois pas insolente, madame Mercer. Je n’ai toujours pas préparé mon air faussement surpris pour le dîner de ce soir. »
Elle sourit, l’embrassa brièvement sur la joue et quitta le penthouse.
Le ciel au-dessus du sud de Chicago s’était couvert d’un manteau de plomb couleur ardoise lorsque la berline d’Arthur s’arrêta devant les grilles de l’ancien entrepôt de Cermak Road. La pluie fine s’était transformée en grésil, cinglant les tôles ondulées et les échafaudages montés à la hâte.
Le bâtiment était vaste, une carcasse de briques rouges de quatre étages datant du début du siècle précédent, percée de baies industrielles poussiéreuses. À l’intérieur, les travaux de démolition avaient déjà évidé le rez-de-chaussée pour créer un futur réfectoire et des espaces d’accueil collectifs.
Arthur coupa le moteur et observa les alentours. Le parking de gravier était désert, à l’exception d’une camionnette d’Apex Demolition stationnée près de la porte de chargement.
« Les ouvriers devaient être sur le site pour la livraison des plaques d’isolation à quatorze heures, observa le garde du corps en jetant un coup d’œil à sa montre. Il est treize heures quarante-cinq. Je ne vois personne sur les échafaudages extérieurs. »
« Frank Miller m’a envoyé un message pour me dire qu’ils étaient à l’intérieur en train de sécuriser le conduit de ventilation du troisième niveau », répondit Sadie en détachant sa ceinture. « La pluie a fragilisé une portion de la toiture ce matin. Il m’attend près du bureau de chantier. »
Arthur posa une main sur le volant, le regard balayant méthodiquement les fenêtres obscures du premier étage.
« Je n’aime pas la disposition. Je monte inspecter le périmètre d’abord. »
« Arthur, nous en avons déjà parlé. Frank Miller a passé une heure au téléphone avec notre directeur des opérations hier pour pleurer sur ses retards. Si son équipe me voit débarquer avec un agent de sécurité pour inspecter des cloisons, nous allons perdre un mois de négociation syndicale. Tu m’attends ici. La porte principale reste ouverte. »
Le chauffeur hésita, puis acquiesça lentement. Sadie n’était plus la femme timorée qui baissait la tête en montant dans une voiture. Elle savait donner des ordres sans élever la voix, avec cette autorité tranquille qu’elle avait lentement réapprise auprès de Roman.
Elle ouvrit sa portière, serra son manteau contre le vent glacial et franchit le seuil du bâtiment.
L’air à l’intérieur sentait le plâtre mouillé, le fer rouillé et la suie ancienne. L’écho de ses pas sur la dalle de béton résonnait sous les poutrelles métalliques dénudées. Des bâches en polyéthylène transparent claquaient sourdement sous les courants d’air qui s’engouffraient par les fenêtres béantes.