« Monsieur Miller ? » appela Sadie en s’avançant vers le préfabriqué installé sous la mezzanine.

Aucune réponse. Seul le bruit intermittent de gouttes d’eau heurtant un fût de débris métalliques troublait le silence pesant.

Elle sortit son téléphone de son sac pour vérifier ses messages. L’écran n’indiquait aucun réseau : les épaisses structures de briques renforcées et le blindage des anciennes chambres froides bloquaient le signal cellulaire.

Sadie fit un pas en arrière. L’instinct de survie, celui qu’elle avait affûté pendant six années d’enfer domestique et qui ne s’était jamais tout à fait éteint, fit dresser les minuscules poils sur ses avant-bras. Une pièce trop silencieuse. Une absence soudaine de témoins. L’impression physique d’un regard pesant sur sa nuque.

Elle fit volte-face pour regagner la sortie.

Le claquement métallique d’une lourde porte coupe-feu qui retombe dans son loquet retentit derrière elle, suivi du grincement sec d’une barre de verrouillage qu’on enclenche.

À une dizaine de mètres, émergeant de l’ombre d’un pilier porteur en fonte, une silhouette se découpa contre la lueur grise des bâches.

Trevor.

Il ne portait plus ses costumes sur mesure en laine d’Italie ni ses souliers vernis. Il était vêtu d’un blouson de chantier sale, trop large pour ses épaules voûtées, et d’un jean taché de peinture. Mais ses yeux — ces yeux froids, injectés de sang et brillants d’une exaltation maladive — n’avaient pas changé d’un millimètre.

Dans sa main droite, il tenait un tube d’acier galvanisé d’un demi-mètre de long, ramassé sur un tas de gravats.

« Tu as toujours été prévisible, Sadie », dit-il d’une voix rauque qui portait l’écho caverneux du hangar. « Dès qu’on agite devant toi une cause perdue ou une femme à sauver, tu accours sans réfléchir. C’est exactement comme ça que tu t’es retrouvée dans mon lit à vingt ans. »

Sadie ne recula pas. Elle sentit la montée brutale d’adrénaline glacer ses extrémités, mais ses jambes restèrent fermement ancrées dans le sol. Elle refusa d’offrir à Trevor le spectacle de son tremblement.

« Arthur est devant la grille », dit-elle, la voix d’un calme tranchant comme du verre. « Si je ne suis pas ressortie dans sept minutes, il enfoncera cette porte avec le véhicule. »

Trevor ricana. Un rire bref, strident, qui révélait l’état d’effondrement mental dans lequel il avait basculé depuis six mois.

« Le bon gros chien de garde de Mercer ? Il est en train d’admirer les pneus crevés de sa berline. Deux clous de charpente bien placés sur la trajectoire de son entrée. Le temps qu’il comprenne pourquoi son tableau de bord clignote et qu’il fasse le tour du périmètre pour trouver l’accès de secours, nous aurons largement terminé notre mise au point. »

Il fit trois pas en avant, traînant le tube de ferraille contre le béton avec un crissement insupportable.

« Qu’est-ce que tu veux, Trevor ? De l’argent ? La fondation ne garde aucun fonds ici. Tout est viré par protocole bancaire. »

« L’argent ? » Trevor s’arrêta, son visage se convulsant de dégoût. « Tu crois encore que tout tourne autour de l’argent depuis que ce vieux vautour t’a acheté un nom ? Regarde-moi ! Regarde ce que tu as fait de ma vie ! Mon cabinet m’a radié. Mon nom a été effacé du marbre du hall ! Des crétins qui me ciraient les pompes il y a six mois refusent de me prendre au téléphone ! Tout ça pour un coup de pied dans une galerie d’art ! Pour une scène de ménage montée en épingle par ton mari et ses avocats corrompus ! »

« Tu as falsifié ma signature sur des crédits frauduleux. Tu as ruiné mon dossier de solvabilité pour m’empêcher de louer un studio après t’avoir quitté. Tu m’as jetée à travers une table en verre, Trevor. Tu n’es pas une victime. Tu es un escroc minable et un lâche. »

Le mot lâche sembla le frapper physiquement. Trevor serra les doigts sur la barre d’acier jusqu’à en faire blanchir ses jointures.

« Tais-toi ! rugit-il en réduisant la distance entre eux. C’est moi qui t’ai façonnée ! Quand je t’ai trouvée, tu n’étais rien. Une serveuse de cafétéria incapable d’aligner trois phrases de syntaxe correcte ! Tu n’aurais jamais posé les yeux sur un homme comme Mercer si je ne t’avais pas appris à te tenir, si je ne t’avais pas montré comment les gens importants fonctionnent ! Tu as volé ma vie, Sadie. Tu as pris la réussite qui me revenait de droit et tu l’as offerte sur un plateau à un milliardaire qui s’ennuyait dans son penthouse ! »

Il leva lentement la main gauche. Il tenait son téléphone portable, dont la caméra clignotait déjà en mode enregistrement vidéo.

« Mais aujourd’hui, l’illusion prend fin. Tu vas t’asseoir par terre, devant cette caméra. Tu vas regarder l’objectif et tu vas expliquer que tu as menti à la police de Chicago. Tu vas déclarer sous serment que tu m’as poussé à bout dans cette galerie, que tu as orchestré la chute de la vidéo avec la complicité du directeur, et que les dettes d’il y a six ans étaient des emprunts communs que tu as refusé d’honorer. Tu vas demander publiquement l’abandon de toutes les poursuites pénales contre moi. »

Sadie le regarda droit dans les yeux. Malgré la peur viscérale qui tentait de nouer ses entrailles, une immense vague de dérision la traversa.

« Tu es devenu fou, Trevor. Personne ne croira une vidéo enregistrée sous la menace d’une barre de fer dans un bâtiment abandonné. Même un étudiant de première année en droit te rirait au nez. »

« Ils la croiront si ton visage porte les marques de ce qui arrive quand on refuse d’obéir », siffla-t-il en faisant un pas de plus vers elle, levant le tube de ferraille à hauteur d’épaule. « Tu te souviens de la sensation du verre brisé sur tes côtes, Sadie ? Tu te souviens du bruit de ta peau qui s’ouvre ? Mercer ne sera pas là pour te relever cette fois. »